La satisfaction fut grande dans tout le château; on avait oublié les défauts de Marie, et on avait plaint sa disgrâce. Mademoiselle Raymond seule eut un peu d'humeur: ce n'était pas qu'elle fût méchante; mais quand elle avait une fois des préventions, elle n'en revenait guère. D'ailleurs, à force de lui reprocher son éloignement pour Marie, on l'avait augmenté; et comme les autres domestiques se firent un petit triomphe de son retour, il lui déplut encore davantage. Mais insensiblement mademoiselle Raymond avait perdu beaucoup de son empire sur l'esprit de M. d'Aubecourt, qui avait moins besoin d'elle depuis qu'il était environné d'une société plus aimable, et qui craignait moins son humeur, parce que madame d'Aubecourt lui épargnait la peine de donner lui-même des ordres, et le délivrait de mille petits soins qui lui déplaisaient. Elle ne témoigna donc rien de son déplaisir à ses maîtres, et l'on attendit avec une grande impatience la fin de février, où devait arriver Marie.
Elle arriva dans les premiers jours de mars. Depuis plus d'une semaine, Alphonse et Lucie allaient tous les jours attendre la diligence qui passait devant le château. Enfin elle arrêta, et ils en virent descendre Marie, qu'ils pensèrent d'abord ne pas reconnaître, tant elle était grandie, tant elle était bien tenue, tant elle avait pris l'air modeste et sage. Elle se jeta dans les bras de Lucie: elle embrassa aussi Alphonse. Madame d'Aubecourt, qui l'avait vue de sa fenêtre, accourut; tous les domestiques accoururent, Zizi accourut aussi, aboyant, parce que tout ce mouvement lui déplaisait, et que d'ailleurs il se ressouvenait de son ancienne aversion pour Marie. Philippe lui donna un coup de houssine qui lui fit faire des cris affreux. Mademoiselle Raymond, qui arrivait lentement, se précipita vers lui, le prit dans ses bras, et l'emporta en s'écriant:
—Pauvre bête! tu peux compter à présent que tu n'as pas longtemps à vivre.
Les domestiques l'entendirent, et regardèrent de travers mademoiselle Raymond et Zizi.
On conduisit Marie au château, où madame Sainte-Thérèse, qui s'était rendue chez son frère, avait dit qu'elle la viendrait reprendre. M. d'Aubecourt avait permis qu'on la lui amenât. Il était dans son jardin; elle s'arrêta à la porte avec timidité et embarras.
—Entrez, entrez, Marie, lui dit Alphonse, nous y entrons tous à présent; vous y entrerez et vous le soignerez comme nous.
Marie entra, marchant avec une grande précaution, de peur de gâter quelque chose en passant. M. d'Aubecourt parut bien aise de la voir: elle lui baisa la main, il l'embrassa; ils se trouvaient auprès des petits arbres qu'elle avait donnés à M. d'Aubecourt. Alphonse lui montra comme ils avaient prospéré par ses soins; il lui montra aussi les arbres du jardin qui bourgeonnaient, les premières fleurs qui commençaient à paraître. Marie regardait tout cela avec un bien grand intérêt, trouvait tout bien joli.
—Oui, mais gare la Fête-Dieu, dit en riant M. d'Aubecourt.
Marie rougit, mais l'air de son oncle prouvait qu'il n'était plus fâché; elle lui baisa encore la main avec une vivacité charmante, car on voyait bien que Marie était toujours vive, mais qu'elle se contenait par raison. Elle parlait peu, elle n'avait jamais été bavarde, mais elle répondait à merveille, et seulement toujours en rougissant. Elle était timide comme une personne qui a connu les inconvéniens d'une trop grande vivacité. Madame Sainte-Thérèse revint; Marie paraissait éprouver près d'elle la crainte qu'inspire le respect; cependant elle l'aimait et avait confiance en elle. Madame Sainte-Thérèse dit qu'elle venait chercher Marie. Cela affligea beaucoup les enfants de madame d'Aubecourt; ils avaient espéré que Marie resterait au château toute la journée, et que même, peut-être à la fin de cette journée, ils obtiendraient davantage; mais madame Sainte-Thérèse déclara que Marie ayant commencé les exercices de sa première communion, il fallait qu'elle demeurât dans la retraite jusqu'au moment où elle l'aurait faite; qu'elle ne sortirait point, excepté pour s'aller promener, et même que son cousin et sa cousine ne la pourraient venir voir qu'une fois par semaine. Il fallut bien se soumettre à cet arrangement. Quoique madame d'Aubecourt n'approuvât pas cette excessive austérité, qui tenait aux habitudes du couvent où madame Sainte-Thérèse avait passé la plus grande partie de sa vie, c'était une personne si vertueuse, et on lui avait tant d'obligations pour les soins et les services qu'elle avait rendus à Marie, qu'on ne crut pas devoir la contrarier. Lorsque Marie fut partie, Alphonse et Lucie se récrièrent sur son maintien, sur la grâce de ses manières; leur mère se joignit à eux, M. d'Aubecourt les approuva, et consentit positivement à ce qu'aussitôt après sa première communion Marie revînt habiter le château.
Il fut décidé que les premières communions du village se feraient à la Fête-Dieu, et que jusque-là madame d'Aubecourt et ses enfants iraient tous les jeudis passer l'après-midi chez le curé, où Marie les attendait avec bien de la joie. Elle les voyait aussi tous les dimanches à l'église, où, comme de raison, elle ne leur parlait pas; mais elle leur disait quelques mots en sortant de l'église, et quelquefois aussi, quoique rarement, on se rencontrait à la promenade. Ainsi on ne se perdait point de vue, on se parlait mutuellement de ses occupations. Marie avait lu toute son Histoire sainte, Alphonse lui indiqua d'autres livres d'histoire, et elle lui rendait compte de ses lectures. Lucie n'apprenait pas un point nouveau, ne s'occupait pas d'un ouvrage particulier sans dire: