—Je le montrerai à Marie.
Tout le monde était heureux à Guicheville, et on espérait de l'être bientôt davantage.
La Fête-Dieu approchait; les deux jeunes personnes, également pleines de piété et de ferveur, la voyaient arriver avec une joie mêlée de crainte. Alphonse songeait au beau jour qui devait ramener Marie, qui devait la donner, ainsi que sa soeur, pour exemple aux jeunes filles du village. Il aurait voulu le signaler par quelque fête; mais le sérieux et la sainteté d'un semblable jour ne souffraient aucun divertissement, ni même aucune distraction. Il voulut du moins contribuer, autant qu'il lui était possible, aux soins qui lui étaient permis. Madame d'Aubecourt avait fait faire à Lucie et à Marie deux robes blanches pareilles; Alphonse voulut qu'elles eussent aussi les voiles et les ceintures semblables. Sur l'argent que lui avait donné son grand-père pour ses étrennes, et qu'il avait gardé avec soin pour cette occasion, il les envoya acheter à la ville voisine, sans en parler à Lucie, qui ne croyait pas devoir s'occuper de ces soins, et laissait tout faire à sa mère. Il ne mit dans son secret que madame d'Aubecourt, et avec sa permission, l'avant-veille de la Fête-Dieu, il envoya à Marie, par Philippe, le voile et la ceinture, en la priant par un petit billet, de les mettre le jour de sa première communion.
Philippe était fort attaché à Alphonse et à Marie, c'était presque son seul mérite; du reste, brutal, querelleur, insolent, il avait pris surtout en aversion mademoiselle Raymond; et comme il était, avec son père, le seul des gens de la maison qui ne dépendît que très-peu d'elle, il se divertissait à la contrarier tant qu'il en trouvait l'occasion. Il ne la rencontrait pas avec Zizi, qu'il ne s'adressât à celui-ci pour lui dire quelque chose de désobligeant, à quoi il ajoutait toujours:
—C'est bien dommage qu'on ne vous laisse pas manger mademoiselle Marie, et il le menaçait de la main, Mademoiselle Raymond se fâchait, et Philippe s'en allait en riant. S'il le rencontrait dans un coin, ce qui n'arrivait guère, parce que mademoiselle Raymond n'osait plus le laisser aller tout seul, il lui attachait des branches d'épines à la queue, un bâton dans les jambes, ou une papillote au museau; enfin il imaginait tout ce qui pouvait déplaire à mademoiselle Raymond, qui vivait dans des transes perpétuelles.
Comme Alphonse tenait beaucoup à ce que Lucie eût tout la surprise de voir Marie mise absolument comme elle, il avait recommandé à Philippe d'entrer sans qu'on le vît au presbytère; et Philippe, qui aimait beaucoup à faire ce qu'il ne fallait pas faire, avait imaginé d'arriver par dessus le mur du jardin, qui était assez bas. Lorsqu'il y fut grimpé, il aperçut Marie qui lisait sur une petite éminence qu'on avait faite fort près du mur, pour jouir de la vue, qui était très-belle. Il l'appela à voix basse, lui jeta le paquet d'Alphonse, et se préparait à descendre, lorsqu'il vit mademoiselle Raymond qui arrivait le long du mur avec Zizi, qui piaffait devant elle. Comme elle approchait, Philippe trouve sous sa main un des gravois du mur, le jette à Zizi, et se cache dans les arbres qui garnissaient le mur à cet endroit. La pierre arrive: mademoiselle Raymond, qui se baissait en ce moment pour ôter à Zizi quelque chose qu'il avait dans la gueule, la reçoit au front, où elle lui fait une assez large blessure. Elle jette un cri et lève la tête. Voyant Marie sur l'éminence, qui s'étant levée, la regardait parce qu'elle avait entendu son cri, elle ne doute pas que la pierre ne vienne d'elle; et hâtant le pas, elle accourt se plaindre au presbytère, sans voir Philippe, qui n'était pas bien caché, mais qu'elle ne supposait pas devoir être là. Pour lui, sitôt qu'elle est passée, il saute à bas du mur et s'enfuit à toutes jambes. Mademoiselle Raymond ne trouve que madame Sainte-Thérèse; le curé était pour affaire à la ville voisine, et ne devait revenir que le lendemain au soir. Elle raconte ce qui lui est arrivé, lui montre son front sanglant, quoique la blessure ne fût pas profonde; elle montre aussi la pierre qu'elle avait ramassée, et qui aurait pu la tuer; elle dit que c'est Marie qui l'a jetée, et madame Sainte-Thérèse ne peut le croire; elle va cependant avec mademoiselle Raymond trouver Marie dans le jardin.
Marie, en les voyant arriver, cache son paquet sous une touffe de rosiers, car sans savoir encore ce qui était arrivé, elle se doutait bien que Philippe avait fait quelque chose de mal; et pour ne pas être obligée de dire qu'il était venu, elle ne voulait pas montrer ce qu'il avait apporté. Cependant elle rougissait, pâlissait, car elle craignait qu'on ne lui fît des questions, et elle ne voulait pas mentir. Madame Sainte-Thérèse, en arrivant, est frappée de son air embarrassé, et mademoiselle Raymond lui dit:
—Voilà donc, mademoiselle Marie, comme vous employez l'avant-veille de votre première communion! On dira après cela, dans le village, que vous êtes une sainte; je n'aurai qu'à montrer mon front. En disant cela elle le montrait, et Marie rougissait encore plus de l'idée que Philippe avait fait une si mauvaise action.
—Est-il possible, Marie, lui dit madame Sainte-Thérèse, que ce soit vous qui ayez jeté une pierre à mademoiselle Raymond? Et comme Marie hésitait en cherchant sa réponse, elle ajouta:
—Vous l'avez sûrement attrapée sans le vouloir; mais ce serait encore un divertissement bien indigne de votre âge et de l'action à laquelle vous vous préparez.