—Eh bien! dit Aglaé en prenant le bras d'Hortense, tandis que de l'autre elle tenait celui de Gustave, pour avoir toujours avec moi quelqu'un qui me soutienne, si M. Guimont le permet, si ma bonne-maman le veut bien, quand je ne serai pas avec elle, je n'irai jamais nulle part où Hortense et Gustave ne puissent être avec moi.
—Cela pourra vous gêner quelquefois, dit Gustave, à qui cet engagement faisait pourtant un bien grand plaisir.
—Non, non, s'écria Aglaé. Elle sentait bien en ce moment que tout ce qu'il pouvait y avoir de plus heureux et de plus honorable pour elle, c'était d'être entourée de ses bons et dignes amis. Ils arrivèrent à la promenade; tout le monde y était déjà. Aglaé tenait le bras d'Hortense, Gustave marchait près d'elle d'un air fier et content; les jeunes gens qui s'étaient moqués d'Aglaé la saluèrent d'un air assez décontenancé; car monsieur Guimont, qui les avait déjà réprimandés, leur jeta un regard sévère qui leur fit baisser les yeux. Aglaé rougit un peu; mais elle se sentait protégée, et jouissait de sa nouvelle situation. Madame et mademoiselle Dufour passèrent: M. Guimont et Gustave leur prirent, en riant, le bras, et les obligèrent, après quelques petites façons, à se promener avec eux; les autres personnes qui étaient avec madame Dufour la suivirent, et Aglaé se trouva au milieu de toute cette société, qui avait été si mécontente d'elle. On ne lui parla pas d'abord, et on laissa même échapper quelques allusions assez peu agréables; mais la présence de M. Guimont retenait, d'autant qu'il avait déjà parlé à plusieurs du ridicule de toutes ces tracasseries.
Cependant Aglaé se sentait bien gênée; mais à chaque mot désobligeant, Hortense pressait plus tendrement son bras, et Gustave se rapprochait d'elle pour lui témoigner une attention ou lui dire un mot aimable, et cette amitié consolait bien Aglaé. Enfin on cessa de la tourmenter; mais elle trembla quand elle vit arriver Léontine avec mesdemoiselles de Schwamberg. Léontine s'approcha d'elle, et lui dit quelques mots sur ce qu'elle avait été fâchée de ne pouvoir l'emmener deux jours auparavant. Mademoiselle Champré avait enfin pris sur elle de lui faire sentir combien sa conduite avait été ridicule; et comme mesdemoiselles de Schwamberg, qui étaient très-polies, avaient été extrêmement fâchées du désagrément qu'avait éprouvé Aglaé à cause d'elles, Léontine avait pensé que, pour conserver leur bonne opinion, il fallait qu'elle réparât un peu un tort qu'elle disait n'avoir eu que par étourderie. Elle fit ses excuses d'un air assez gauche qu'elle voulait rendre dégagé. Aglaé ne répondit rien. Ce silence, et tout le monde qui était avec elle, embarrassèrent encore Léontine, qui lui dit brusquement:
—Voulez-vous faire un tour avec nous?
—Non, dit Aglaé, montrant des yeux les personnes qui l'entouraient, je suis avec ces dames. Léontine rougit, et faisant un signe de tête, s'éloigna d'un air assez piqué. Le refus d'Aglaé fit un très-bon effet; on ne s'occupa plus que de Léontine, qu'on se mit à examiner à chaque tour de promenade avec une attention qui finit par l'embarrasser beaucoup, quoiqu'elle affectât un air de hauteur qui ne déconcertait personne. Le lendemain jeudi, la plupart des connaissances de madame Lacour revinrent chez elle; il y eut bien quelques petites explications, mais les gens qui aimaient la paix les interrompirent et les firent cesser le plus tôt qu'il leur fut possible. Tout rentra bientôt dans l'ordre accoutumé. Mesdemoiselles de Schwamberg parties, Léontine voulut ravoir Aglaé, mais celle-ci lui fit dire qu'elle ne pouvait sortir, et avec le consentement de sa grand'mère, elle l'engagea à venir à leur assemblée. Léontine, pour charmer son désoeuvrement, y vint deux fois, et elle ne s'y plut pas. Au milieu d'une société si absolument étrangère à ses manières habituelles, elle ne savait quel air elle devait prendre et se trouvait continuellement hors de propos. Quinze jours plus tôt, Aglaé aurait fait faire silence pour qu'on l'écoutât; mais maintenant elle savait que ce n'était pas d'elle qu'il lui était important d'obtenir le suffrage. Léontine, mécontente, cessa de la rechercher, et finit par s'ennuyer tellement, qu'elle obtint de son père d'aller passer le reste de l'été chez une de ses tantes. Les compagnes d'Aglaé conservèrent encore quelque temps un peu d'humeur contre elle; mais soutenue par l'amitié d'Hortense et de Gustave, elle s'attacha à eux de plus en plus, et finit par ne pas concevoir comment elle avait pu préférer un instant, au bonheur qu'elle trouvait dans leur société, la gêne et la contrainte auxquelles elle se soumettait auprès de Léontine.
HÉLÈNE
OU
LE BUT MANQUÉ.
—Prends garde, Hélène, disait madame d'Aubigny à sa fille, quand tu vas d'un côté tu regardes de l'autre; c'est le moyen de n'arriver droit nulle part.
Et cela était exactement vrai, Hélène, dans la rue, à la promenade, en courant même dans les champs, songeait beaucoup moins à regarder devant elle ou à ses pieds qu'à examiner de côté ou d'autres les personnes dont elle pouvait être remarquée, et à redoubler de grâces et de mines lorsqu'elle voyait qu'on la regardait. Souvent aux Tuileries, tout occupée de tourner la tête sur ses épaules d'une manière gracieuse, de baisser les yeux si cela lui paraissait convenable, ou de regarder les feuilles d'un air de distraction, selon que ces différentes manières lui paraissaient plus propres à la faire remarquer avec avantage, il lui arrivait d'aller donner du nez contre un arbre, ou contre une personne qui venait devant elle. Plusieurs fois, voulant sauter lestement un ruisseau pour montrer sa légèreté, au lieu de le passer d'une manière sûre, elle était tombée au milieu et s'était couverte de boue. Enfin, Hélène ne faisait rien simplement comme une autre et pour que la chose fût faite; elle ne marchait, ni ne mangeait, ni ne buvait pour marcher, manger et boire, mais pour qu'on vît la grâce qu'elle mettait à ses actions; et il est très-certain que si on avait pu la voir dormir, elle aurait trouvé moyen d'arranger son sommeil.