Elle ne savait pas à quel point cet arrangement nuisait à l'effet qu'elle voulait produire. Il aurait été pourtant bien facile de comprendre que lorsqu'on faisant une chose elle pensait à une autre, il était impossible de bien faire, et par conséquent d'être remarquée avantageusement. Si, voyant entrer dans la chambre quelqu'un à qui elle voulait paraître aimable, elle se mettait à causer d'une manière plus animée avec la personne qui se trouvait à côté d'elle, si elle donnait plus de vivacité à ses gestes, plus d'éclat à sa gaieté, comme cependant elle ne s'amusait pas véritablement, mais qu'elle pensait seulement à avoir l'air de s'amuser, son rire n'était pas celui d'une personne qui rit de bon coeur, ses gestes n'avaient rien de naturel, et sa gaieté paraissait si forcée, que personne ne pouvait imaginer qu'elle fût véritablement gaie lorsqu'aucune prétention ne venait l'occuper. A la voir donner à un pauvre, on n'aurait jamais imaginé non plus qu'elle fût bonne. Cependant Hélène donnait aussi quand personne ne la voyait, et donnait de bon coeur; mais s'il y avait là quelqu'un pour la remarquer, ce n'était plus au pauvre qu'elle songeait, mais au plaisir d'être vue faisant l'aumône. Sa pitié prenait alors un air d'exagération et d'empressement qui faisait bien voir qu'elle avait pour but de la montrer. Elle donnait à ses yeux l'expression de la sensibilité; mais au lieu de les arrêter sur le pauvre, elle les tournait sur les personnes présentes, en sorte qu'on aurait dit que c'étaient elles, et non le pauvre, qui causaient son attendrissement.

Madame d'Aubigny avait continuellement repris sa fille de cette disposition qu'elle voyait en elle depuis son enfance, et l'avait ainsi corrigée de ses affectations les plus ridicules et les plus grossières. Hélène, en grandissant, devenait aussi un peu plus habile à discerner celles qui pourraient paraître trop choquantes; mais comme aussi ses prétentions augmentaient, elle ne faisait que s'étudier un peu plus à les cacher, sans pouvoir se persuader que tant qu'elle les aurait il faudrait bien qu'elles parussent.

—Mon enfant, lui disait quelquefois sa mère, il n'y a qu'un moyen d'être louée, c'est de bien faire; et comme il n'y a rien de louable dans une action que tu fais pour obtenir des éloges, il est impossible qu'on t'en loue; ainsi, sois bien sûrs que de prendre les éloges et la réputation pour son but est la manière de n'en obtenir jamais. Hélène sentait bien un peu la vérité de ce que lui disait madame d'Aubigny, elle se promettait de cacher mieux son amour-propre, mais il revenait la saisir à la première occasion; et d'ailleurs, quelle est la jeune fille qui croit tout-à-fait sa mère?

Dans la même maison que madame d'Aubigny logeait une de ses parentes, madame de Villemontier, qu'elle voyait habituellement, et dont la fille, Cécile, était l'amie d'Hélène. Cécile était tellement pleine de bonté et de simplicité, qu'elle ne s'apercevait même pas de l'affectation d'Hélène, et se disputait continuellement à ce sujet avec le vieil abbé Rivière, ancien précepteur de M. de Villemontier, le père de Cécile, et qui, après avoir élevé le fils et avoir habité avec lui le collège où il avait achevé ses études, était revenu s'établir dans la maison, où on le respectait comme un père, et où il s'occupait de l'éducation de Cécile, qu'il aimait comme son enfant. Il ne se querellaient jamais qu'à propos d'Hélène, dont l'abbé Rivière trouvait l'affectation si ridicule, qu'il ne pouvait cesser de s'en moquer. Accoutumé à dire tout ce qu'il pensait, il ne s'en gênait pas devant elle, et en avait d'autant plus d'occasion, que comme Hélène en avait toujours entendu parler avec une grande considération chez madame de Villemontier, qu'elle avait vu le plaisir qu'avait causé son retour et la déférence avec laquelle on le traitait, elle avait senti on grand désir de gagner son estime. Ce désir était encore augmenté par les éloges continuels qu'il faisait de Cécile. Ce n'était pas qu'elle en fût jalouse; malgré son amour-propre, elle n'était pas capable d'un sentiment bas; elle pensait seulement qu'elle méritait les mêmes éloges que Cécile, et elle les aurait mérités en effet si elle ne les avait pas cherchés. Mais son attention à se faire remarquer de l'abbé Rivière gâtait tous les moyens qu'elle aurait eus de s'en faire estimer; aussi la tourmentait-il par des plaisanteries un peu malignes qui ne lui donnaient que plus d'envie de parvenir à obtenir ses éloges, et la faisaient redoubler d'efforts toujours gauches et mal dirigés. L'abbé était un homme très-instruit: Hélène n'aurait pas été assez sotte pour aller étaler devant lui le peu de science que peut posséder une jeune fille; mais elle ne laissait pas passer un jour sans trouver quelque occasion détournée de rappeler son goût pour l'étude. On parlait de la promenade: elle disait qu'elle ne l'aimait guère qu'avec un livre; on de ses grands chagrins était que sa mère ne lui permit pas de lire avant de se coucher; et puis elle racontait qu'elle s'était oubliée le matin à son travail, si bien qu'elle y avait passé trois heures sans s'en apercevoir. L'abbé n'avait pas l'air de l'entendre; c'était là une de ses malices; alors elle appuyait, retournait sa phrase.

—Oui, disait-elle, comme sa parlant à elle-même, je m'y suis mise à une heure moins un quart; il était quatre heures quand j'ai regardé pour la première fois à la pendule, cela fait plus de trois heures de passées sans que je m'en aperçusse.

—Il n'y a rien eu de perdu, répondait l'abbé, car vous les avez bien remarquées ensuite.

Hélène alors se taisait, mais elle n'en recommençait pas moins le lendemain.

Ce que l'abbé louait surtout dans Cécile, c'étaient ses soins pour sa mère, qui était d'une santé fort délicate. Il arriva qu'un soir madame d'Aubigny se trouva mal. Hélène, qui portait ordinairement tous les soirs son ouvrage chez madame de Villemontier, n'y descendit ce jour-là qu'un moment, quand l'accident fut passé, pour en rendre compte et avoir le plaisir de parler de l'inquiétude qu'il lui avait donnée. Elle commença par s'étendre tellement sur la frayeur qu'elle avait éprouvée lorsqu'elle avait vu sa mère pâle et presque sans connaissance, que l'abbé ne put s'empêcher de dire:

—Je vois bien tout ce que mademoiselle Hélène a souffert de l'accident de madame sa mère; mais je voudrais bien savoir ce qu'a souffert madame d'Aubigny.

Le lendemain, madame d'Aubigny, quoiqu'un peu malade encore, voulut absolument que sa fille allât passer, comme à l'ordinaire, la soirée chez madame de Villemontier. Elle y vint d'un, air languissant, fatigué, disant qu'elle avait envie de dormir, pour qu'on devinât qu'elle avait passé une mauvaise nuit. Comme on ne lui faisait pas les questions auxquelles elle voulait répondre, elle parla du beau temps qu'il faisait à cinq heures du matin, dit que sa mère avait été agitée jusqu'à deux, mais qu'à trois elle, dormait bien paisiblement; d'où il était clair qu'Hélène s'était levée à ces différentes heures pour voir comment était sa mère. Plusieurs fois elle demanda l'heure qu'il était, disant que quoique sa mère lui eût permis de rester jusqu'à dix heures, elle voulait absolument l'aller retrouver à neuf. Elle demanda l'heure à huit heures et demie, elle la demanda à neuf heures moins un quart. Pendant ce temps-là Cécile avait deux ou trois fois levé les yeux sur la pendule sans que personne s'en aperçût. A neuf heures moins une minute elle alla sonner; sa mère lui demanda pourquoi.