—Il fallait attendre que je vous eusse permis de les lire toutes, et le conte de madame Croque-Mitaine aurait dû vous apprendre que les enfants ne doivent pas interpréter les volontés de leurs parents, parce que la plupart du temps ils n'en peuvent pas sentir les raisons. Louise et Paul croyaient comme vous ne pas faire un grand mal, et, comme vous, ils sont tombés précisément dans l'inconvénient qu'on voulait leur éviter. Allez, ma fille, allez vous coucher; et si la peur vous empêche de dormir, vous réfléchirez sur la morale de madame Croque-Mitaine.

Julie vit bien qu'il fallait prendre son parti; elle alluma le bougeoir le plus lentement qu'elle put, laissa en s'en allant la porte du cabinet ouverte pour avoir un peu moins peur, mais sa mère la rappela pour la fermer. Alors, se voyant seule, elle sa mit à marcher si vite qu'à la porte de sa chambre la bougie s'éteignit; il fallut revenir sur ses pas; le coeur lui battit bien fort quand elle arriva dans sa chambre pour la seconde fois; elle n'entendait pas craquer une boiserie sans tressaillir, et ne put s'endormir que quand sa mère fut rentrée. Ces ridicules frayeurs la troublèrent deux ou trois jours, sans qu'elle osât en parler, de peur qu'on ne lui rappelât encore madame Croque-Mitaine; mais elle n'en était pas quitte.

On avait donné à l'une des compagnes de Julie deux petites souris blanches, les plus jolies du monde; elles étaient renfermées dans un grand bocal de verre à travers duquel on les voyait. On avait suspendu au couvercle une espèce de petite roue qu'elles faisaient tourner avec leurs pattes, comme les écureuils, en essayant de grimper dessus, et elles s'imaginaient ainsi faire beaucoup de chemin. Cette jeune personne n'avait pu les emporter à sa pension, et comme elle y devait rester encore un an, Julie l'avait priée de les lui prêter pour ce temps-là, promettant d'en avoir grand soin. En effet, Julie les soignait elle-même. Sa mère ne voulait pas qu'elle eût des animaux pour en charger les domestiques; car elle pensait que ces choses-là ne peuvent amuser que quand on s'en occupe, et trouvait qu'il ne valait pas la peine d'en avoir quand on ne s'en amusait pas. Julie leur donnait assez régulièrement à manger, mais elle oubliait souvent de fermer le bocal; alors elles s'échappaient. On les avait toujours rattrapées; mais un jour qu'elles étaient à prendre l'air, et que Julie avait eu, selon sa coutume, la précaution de laisser la porte de sa chambre ouverte, un chat y entra, et Julie, qui arrivait dans ce moment, le vit, sans pouvoir l'en empêcher, manger une de ses souris. Elle se désespéra, s'écria vingt fois:

—Le maudit chat! l'horrible chat! et elle assura bien que si elle avait su cela elle ne s'en serait pas chargée.

—Mon enfant, lui dit sa mère quand elle la vit un peu consolée, tout votre malheur vient de ce qu'alors vous n'aviez pas encore lu le conte de madame Croque-Mitaine.

—Comment! maman, dit Julie impatientée, qu'est-ce qu'il aurait fait à cela?

—Vous y auriez vu qu'il ne faut jamais commencer une chose sans s'être assuré de pouvoir la faire: car ce qui arriva à Louise et à Paul vint de ce qu'avant de sortir pour aller chez la marchande de joujoux, ils n'examinèrent point s'ils seraient capables d'y arriver sans s'égarer et sans avoir peur des voitures; de même que vous n'avez point examiné, avant de vous charger des souris, si vous seriez capable de les bien soigner.

—Mais, maman, il fallait prévoir.

—Que vous seriez une étourdie, que les souris s'échapperaient d'un bocal ouvert, et que, quand elles seraient dehors, le chat les mangerait. C'est ne qu'il vous aurait été bien facile d'imaginer, si vous aviez pu profiter de la morale de madame Croque-Mitaine.

—Mais, maman, dit Julie qui voulait détourner la conversation, vous trouvez donc tout dans madame Croque-Mitaine?