Comme on s'amuse! La maison est au pillage. Les «petites soeurs» et leurs amies «font» des charades. Nadine a mis à leur disposition, pour s'habiller, la grande chambre de débarras du second, où, depuis des années, s'entassent dans des caisses et dans des cartons, les vieux habits et les chapeaux démodés de la famille. Aussi, quelles trouvailles! quelles résurrections de choses oubliées! Monsieur Meydan a ouvert la porte de son cabinet pour voir passer les «actrices». La contrariété du déjeuner est oubliée; il rit de leurs inventions cocasses. La grande soeur les aide à se déguiser, leur donne des idées, puis elle descend bien vite, contenir, distraire les «spectatrices», impatientées d'attendre. Dans leurs longues robes de dame où elles s'entravent, avec leurs cheveux relevés en chignon, sous la voilette trop serrée qui se colle à leurs nez enfantins et accroche leurs cils, elles sont adorables, les fillettes. Elles ont, à la fois, les attitudes, le parler de vraies dames, avec des idées d'enfant d'une exquise naïveté. Maggie a découvert un vieux costume de Jacques, abandonné depuis des années au fond d'une malle. Toutes en même temps veulent être «l'homme». A l'aide d'un bouchon brûlé elles se font des moustaches et prennent une grosse voix, une démarche martiale. Mais, quoi qu'elles fassent, leur tournure, déjà féminine, prête une grâce étrange au vilain vêtement raide; leur bouche paraît plus fraîche et plus pure sous l'horrible trait noir qui la dépare..

Une mignonne blonde, déguisée en mariée, vêtue d'une longue robe blanche, un rideau sur le visage en guise de voile, passe, modeste, les yeux baissés, donnant le bras à un turc à turban, drapé dans un tapis de table. Un petit mitron, en bonnet de papier, vient timidement embrasser Monsieur Meydan. C'est Lucette. Qu'elle est drôle ainsi!

Puis, le goûter dans la salle à manger, la montagne de merveilles empilées sur un plat, le chocolat mousseux. On va chercher Papa pour qu'il prenne sa part des bonnes choses. Il ne mange pas, mais s'égaie des vives saillies qui partent comme des fusées, des yeux brillants, des joues roses. Nadine, debout, remplit les tasses, fait passer les merveilles, pense à tout. Sa bouche, si fraîche dans son beau visage pâle, a un petit sourire contraint, nerveux. Ses yeux gris n'ont pas de rayons. Son rire sonne faux; sa voix, parfois, se brise. Il y a, en elle, quelque chose d'absent et de douloureux que son père lui a déjà vu sans y prendre garde, et qui le frappe, en ce moment, pour la première fois. Il l'observe attentivement.

—Pourquoi Jacques ne rentre-t-il pas? se demande-t-elle avec angoisse.

Enfin les «amies» sont parties. L'heure du dîner approche. La jeune maîtresse de maison jette un dernier coup d'oeil à la table. Oui, c'est bien. Sous le grand lustre ancien d'où vingt bougies envoient leur joyeuse lumière, une énorme touffe de gui est suspendue. Ses petites boules blanches, ainsi éclairées, ont l'air de perles fines. Dans le grand surtout d'argent du milieu, les cyclamens et les fougères de la serre se mêlent avec grâce. Les cristaux étincellent. L'argenterie de vieille maison bourgeoise, soignée de mère en fille, étale son luxe solide sur le beau linge damassé très blanc, à côté de la porcelaine à filets dorés. Une guirlande de houx, qui court tout autour de la table, relève par le ton vif de ses baies et le vert sombre et lustré de ses feuilles, toutes ces blancheurs. Des menus, peints par la jeune fille dans les longues journées d'automne où elle était seule avec son père, prouveront aux convives qu'elle a pensé à eux bien longtemps à l'avance. Le feu brûle clair dans la grande cheminée: tout a un air confortable et accueillant. Un tour à la cuisine, puis vite les «petites soeurs».

Elles s'habillent en bavardant, encore toutes vibrantes de plaisir. Nadine arrive à temps pour «faire le noeud» du ruban qui attache leurs longs cheveux bruns démêlés avec peine, et pour mettre les robes blanches. Elles vont très bien, les cols aussi. Que les petites chéries sont gentilles ainsi! Les yeux de Maggie brillent, son teint est animé. Lucette a «très chaud»; elle plaque les paumes de ses mains fraîches sur ses joues à peine teintées de rose; ses yeux, profonds et doux, s'attachent à ceux de la grande soeur qui l'embrasse tendrement puisant un peu de force dans ce regard, si semblable à un autre regard aimé. Elle est horriblement lasse; elle a peine à se tenir debout. Comme il serait bon de se coucher, de mettre sa tête lourde et brûlante sur l'oreiller frais! Non pour dormir, cependant, elle est trop inquiète. Jacques n'est pas encore rentré, où peut-il bien être allé? Il avait l'air si désespéré! Pourvu, mon Dieu!... mais non, c'est une crainte insensée! Que, cette après-midi a été interminable!

Un coup de sonnette à la grille: est-ce lui? Nadine court à la fenêtre. Oui, Dieu soit loué, c'est lui. Elle reconnaît le pas de la jument sur le gravier. Voici, près du bassin, la haute silhouette d'un homme à cheval. Mais se trompe-t-elle? on dirait qu'il n'est pas seul! Une autre silhouette se détache de la première, au détour de l'allée. Qui peut être ce second cavalier? Serait-ce, déjà, un convive? Il n'est que six heures vingt, le dîner est pour sept heures et demie. Ce buste long et mince... mais c'est sans doute celui de «l'ami Calvetti»! Comme il demeure très loin, il arrive toujours trop tôt, pour ne pas être en retard. Jacques l'aura rencontré en chemin.

—Comment, Dine, s'écrie celui-ci en entrant, tu n'es pas prête! Il y a du monde au salon, descends vite! Je m'habille en deux temps, trois mouvements, et je te rejoins.

La jeune fille se précipite dans sa chambre. Elle n'a pas le temps de changer de robe. Ah! tant pis! Elle brosse ses cheveux, se lave les mains, met un col de dentelle sur son corsage qu'elle ouvre un peu, pique une rose, se regarde:—«J'ai déjà l'air de ce que je serai bientôt, une vieille fille», se dit-elle en riant, et rapidement, elle descend. Elle entre dans le salon, mais, soudain, s'arrête, les jambes cassées, tout le sang de ses veines refluant vers son coeur. D'un air égaré, elle le regarde venir: car c'est bien lui, elle ne rêve pas, c'est bien ce visage brun dont chaque trait semble gravé au fond d'elle-même, sa taille élevée, un peu inclinée en avant. Pourquoi est-il si pâle? Il plonge dans ses yeux ce regard direct, inquisiteur, qui pénétrait, jadis, jusqu'en ses plus intimes pensées.

«Qu'est-ce que cette mauvaise plaisanterie», songe-t-elle. «Je n'avais pas besoin de cette épreuve, aujourd'hui, par surcroît».