Pour prouver combien cette fois son panégyriste est resté dans la stricte vérité, il suffit de rappeler les noms de Fouquet, de Valcroissant, de Corbinelli, de Bonnecorse, du gazetier Loret qui recevait par son entremise les bienfaits anonymes du Surintendant alors prisonnier[ [203]. Le 30 mai 1687, elle s'était associée à Pellisson pour faire célébrer un service funèbre à Nublé, leur ami commun[ [204]. Quant à Pellisson lui-même, il avait toujours occupé une place à part. Longtemps avant sa mort, et un jour qu'il n'avait pu assister à une réunion motivée par l'anniversaire de la naissance de Sapho, Ménage avait fait son épitaphe, où il disait en usant d'une fiction poétique:
Passant, ne pleure point son sort.
De l'illustre Sapho que respecta l'envie
Il fut aimé pendant sa vie,
Il en fut plaint après sa mort.
Lorsque cette fiction se réalisa, en 1693, elle dicta à Bosquillon, sur cet ami de trente-huit ans, de touchantes notices qui parurent dans le Mercure et dans le Journal des Savants[ [205], et toutes ses lettres de cette époque témoignent de l'ardeur passionnée[ [206] qu'elle mit à défendre Pellisson contre les attaques qui s'étaient produites en France, en Allemagne, en Hollande sur la sincérité de sa conversion et l'orthodoxie de sa fin. Elle écrivit à Mme de Maintenon, au chancelier, à M. Lepeletier, à Bossuet, et, en réponse à cette dernière lettre de 15 pages[ [207], malheureusement perdue, obtint de l'illustre prélat un témoignage aussi honorable pour ses sentiments personnels que pour la mémoire de son ami[ [208]. Elle concourut à l'édition du premier volume de son Traité de l'Eucharistie, donnée par l'abbé de Faure-Ferriès. Elle possédait toutes ses poésies inédites, probablement celles qu'il avait composées à la Bastille[ [209] et projetait de raconter sa vie[ [210]. Elle avait écrit dans le premier moment: «La douleur m'a rendue malade; je fais ce que je puis pour résister, car je suis nécessaire à conserver sa mémoire[ [211].» Depuis elle dit: «Je n'ai point eu de véritable santé depuis sa mort[ [212].» L'année suivante la perte de l'abbé Boisot de Besançon, avec qui elle était en correspondance suivie depuis près de dix ans, lui rappelait celle de Pellisson.
«Je croyois perdre Acanthe une seconde fois,»
disait-elle dans un madrigal composé à cette occasion.
C'était aussi une amitié de quarante ans qui unissait Sapho, la Précieuse, la mondaine, la romancière à l'illustre et pieux Mascaron. Dès l'année 1646, elle se joignait à son frère pour recommander le père à leurs amis de Paris, et, dans une de ses dernières lettres à l'abbé Boisot, elle faisait du fils un éloge des mieux sentis. Celui-ci, de son côté, n'avait pas attendu, pour louer les écrits de son amie, qu'elle eût publié ses Conversations morales. Il lui écrivait le 12 octobre 1672: «L'occupation de mon automne est la lecture de Cyrus, de Clélie et d'Ibrahim. Ces ouvrages ont toujours pour moi le charme de la nouveauté, et j'y trouve tant de choses propres pour réformer le monde, que je ne fais pas difficulté de vous avouer que, dans les sermons que je prépare pour la Cour, vous serez très-souvent à côté de saint Augustin et de saint Bernard.» A peine investi de la dignité épiscopale, il éprouve le besoin de raconter à sa vieille amie l'espèce d'ovation dont il a été l'objet dans son diocèse de Tulle, et il ajoute: «L'amitié des peuples, toute grossière qu'elle est, a par sa sincérité un charme qui se fait sentir et qui console de la perte des choses qui ont plus d'éclat à la vérité, mais moins de solidité. Je ne mets point dans ce rang, Mademoiselle, cette bonne et généreuse amitié dont vous m'honorez depuis si longtemps; rien ne peut consoler d'être éloigné de vous, que la persuasion d'être toujours dans votre souvenir, et d'avoir une petite place dans le cœur du monde le plus grand et le plus généreux. Je ne manquerai pas de faire copier les sermons que vous désirez. Je souhaite qu'ils puissent vous plaire; votre approbation me donnera une joie moins tumultueuse à la vérité, mais plus solide que celle de toute la cour, et votre sentiment réglera celui que j'en dois avoir.»
Chargé en 1675 de prononcer l'éloge de Turenne, il faisait part à Mlle de Scudéry de l'embarras où le jetait le peu de temps qu'il avait pour se préparer à une semblable tâche. «Vous pouvez, ajoutait-il, m'aider à éviter ces inconvénients, si vous avez la bonté de penser un peu à ce que vous diriez si vous étiez chargée du même emploi[ [213].»