Nous quittons la maison et après avoir fait environ cinq cents mètres, nous nous trouvons devant une affreuse charrette remplie de paille. C’est cela la voiture diplomatique ! Je crois être le jouet d’un de ces cauchemars dans lesquels les bijoux se changent en feuilles sèches. L’homme qu’on nous a présenté comme devant nous faire passer la frontière, monte sur le siège avec un autre. Les Italiens et moi, nous nous installons comme nous pouvons dans la charrette ; on part au grand galop.
Mes craintes commencent à se calmer. Si ce n’est que cela après tout, le danger n’est pas bien grand. Je ne tiens pas outre mesure à passer pour une diplomate ; que j’arrive, c’est l’essentiel. Au fond même je sens quelque plaisir à filer ainsi dans la nuit noire ; le danger me paraît tout à fait illusoire. Qui nous a vus ? Qui même s’occupe de nous ?
Mon enthousiasme se refroidit lorsque le cocher, montrant, de son fouet, une place au bord de la route, nous annonce qu’un camarade a été tué là dans un récent passage.
— Quoi tué ? dis-je dans mon mauvais allemand, mais je croyais que nous ne risquions qu’une arrestation ?
— Il y a là-bas un cordon de soldats et si on nous voit, on nous dire dessus.
— Diable !
Enfin, il faut passer. Je me rassure intérieurement en me disant que ces conducteurs tiennent à leur vie comme je tiens à la mienne. Ils s’arrangeront pour qu’on ne nous voie pas. D’ailleurs ce n’est pas facile de viser dans la nuit noire.
Aux villages la voiture prend le pas, pour repartir au galop lorsque les maisons sont dépassées. Nous allons toujours, voilà une grande heure que nous sommes partis, sans doute la frontière est loin. Mais un cycliste s’approche, il dit quelque chose au cocher ; probablement la route n’est pas libre, puisque nous tournons brusquement et allons à travers champs avec d’effroyables cahots qui nous jettent les uns sur les autres.
Bientôt on nous fait descendre. Le cocher siffle en sourdine ; deux hommes arrivent, venus d’on ne sait où, il nous remet à eux, nous les suivons.
Comme ils vont vite, je dois courir pour me mettre au pas, et dans la nuit noire c’est à peine si nous les distinguons. Sans doute nous sommes dans un champ labouré car il y a partout des trous, je me tords le pied à chaque instant, je tombe même tout à fait plusieurs fois.