Au soir, Wilhelm m’annonce que nous partons et, dans un confortable sleeping, je me sens en sécurité. L’œil de Moscou me fait une leçon sur l’art de conspirer : alphabet chiffré, encre sympathique, déguisement ; je me crois en plein roman et somme toute ce n’est pas désagréable. Je demanderais seulement une « permission de détente » de temps en temps. Il insiste sur l’utilité des précautions, les plus simples : un mot, un geste peut coûter la liberté.

Enfin nous voilà à Berlin sur la Potsdamerplatz. L’œil de Moscou doit disparaître : il ne me donne pas son adresse. Je lui dis adieu et il me demande de l’embrasser (en camarade) ; je ne me fais pas prier.

Au parti communiste berlinois on n’a pas reçu mes papiers, que sur les conseils des camarades j’avais confiés au courrier diplomatique. Toutes mes notes, mes photographies, etc., se sont trouvées perdues et j’ai dû écrire ce livre sans aucun document.

A Berlin, mes avatars ne sont pas terminés ; je dois déchirer mon passeport qui ne serait pas bon à la frontière française ; je redeviens illégale.

Je pars pour X… où j’arrive dans l’après-midi ; je me rends à l’adresse qu’on m’a indiquée.

Petit ménage très propre d’ouvrier aisé : salle à manger-cuisine avec buffet jaune, grand jeu d’ustensiles impeccablement astiqués. Une femme coud à la machine.

Je dois attendre pendant quatre heures son mari, qui est au travail : ce n’est pas toujours drôle un voyage illégal. Enfin l’homme arrive.

Il me passera, mais c’est trois cents francs. Il sait qu’on m’a donné de l’argent à Moscou, il veut sa part.

Je trouve d’abord la somme trop élevée ; alors il m’explique que si je veux passer à pied par un chemin qu’il m’indiquera ce sera moins cher, mais je risque d’être arrêtée.

Je suis dans la situation du patient auquel le dentiste demande s’il veut être opéré sans douleur ou avec douleur.