—Non, je ne suis pas décidée; venez à trois heures, je verrai. Dites au Consul que je me trouve un peu fatiguée, que je ferai mon possible pour ne pas manquer à la promesse que je lui ai faite.

Talma vint me voir. Je disais tout à mon bon Talma.

—Comment, tu hésites? Mais tu es donc folle? Vois quelle position pour toi. Tu ne connais pas, enfant que tu es, le Premier Consul. Honnête homme d'abord. J'ignore quelle sera la durée de son goût pour toi, mais je suis certain qu'il sera toujours excellent. On n'abandonne pas une jeune fille honnête qui, malgré toutes les séductions qui l'entourent, n'a pas failli;—tu me l'as dit et je le crois.

—Vous avez raison de me croire, bon Talma. Pourquoi vous mentirais-je?

(Chère bonne, vous voyez combien il est délicat de dire: pas encore failli. Enfin il faut bien que l'on sache que c'était mon premier pas, cause de la continuité de cette illustre liaison. Je suis bête aujourd'hui à manger du foin. Tout cela me paraît d'un plat désespérant. Heureusement que l'esprit, la poésie et le cœur sont chez vous pour faire de ces riens des choses charmantes. Mais je n'ai pas le sol, et l'imagination travaille pour savoir où en trouver: voilà mon sort.)

—Mais, voyez-vous, Talma, c'est justement parce que c'est mon premier pas que je suis très effrayée. De là, voyez-vous, dépend ma destinée. Je raisonne, allez; je ne suis pas si enfant que vous le croyez. Le Consul est bon, oui, je vous l'accorde, j'en suis certaine. Mais c'est le Premier Consul, et moi une cabotine! Lui ne pense qu'à la gloire; croyez-vous, vous, que la gloire aille avec l'amour? Non, moi, je veux que l'on soit amoureux de moi. Je serai bien heureuse, n'est-ce pas? si je l'aime enfin le Consul, de n'être près de lui que par ses ordres, quand cela lui plaira! Voyons, Talma, c'est l'esclavage. Ai-je raison?

—Eh bien, alors, marie-toi.

—Joli conseil que vous me donnez là. Je crains l'esclavage et vous voulez que je me marie?

—Tiens, veux-tu que je te dise? Tu iras ce soir à Saint-Cloud, c'est ta destinée; suis-la donc. Si tu n'y vas pas, tu feras quelques sottises, qui te seront bien plus funestes.

—Tenez, c'est vrai. J'irai, car je sens que je l'aime. Dînez avec moi, Talma, si vous n'avez rien de mieux à faire. Nous parlerons de lui, vous qui l'avez connu beaucoup; car vous le voyiez beaucoup chez sa femme, cette gracieuse et charmante Joséphine.