—Eh bien?

—Eh bien! ma sœur, je le tuerais, je le tuerais sans pitié!

—Ô Ciel!

—Oui, ma sœur, je le tuerais! Car, pour que vous le sachiez, je n'irai avec vous au bal de l'Opéra qu'avec ce protecteur mystérieux, ce gardien sévère de votre vertu… (ici Dugazon laissa entrevoir à sa sœur la lame d'un poignard).

La pauvre fille ferma les yeux, en étendant devant elle des mains tremblantes.

—Ainsi, voilà qui est convenu, ma sœur, reprit Dugazon en se levant; vous avez ma parole: je vous conduirai ce soir à ce bal; advienne que pourra! Tenez-vous prête pour minuit.

—Pour minuit! répéta la malheureuse d'un ton de voix funèbre.

—Je joue dans la dernière pièce; ajouta Dugazon; mais je passerai vite un domino; je viendrai vous prendre. Adieu!

À minuit, Dugazon partait pour le bal en carrosse fermé avec mademoiselle sa sœur. Il lui renouvela en route toutes ses jérémiades: il lui montra de nouveau la lame du poignard avec lequel il comptait bien défendre cette nouvelle Lucrèce.

Nous n'essaierons pas de reproduire ici les diverses impressions de mademoiselle Dugazon en posant le pied dans le bal de l'Opéra; tout ce qu'elle voyait lui semblait tenir de la magie! Une provinciale, presqu'une religieuse au milieu de ces brillantes mascarades! Dugazon lui avait fait revêtir le plus sombre et le plus noir des dominos,—toujours pour ne pas l'exposer, ajoutait-il. Ainsi éteinte, mademoiselle Dugazon ressemblait à une chouette effarouchée.