«J'avouerai, Désaides, que je fus prêt tout d'abord à remercier le roi de ce qu'il ne songeait pas du moins pour moi à une veuve.

«Il reprit:

«—C'est une enfant à laquelle je porte le plus vif et le plus tendre intérêt. J'ai promis de la marier, et de lui donner le nom d'un honnête homme. À ce titre, Monvel, je devais penser à vous; elle aime la poésie, les arts, c'est vous dire assez que vous êtes seul capable de la rendre heureuse…—Pauvre petite, ajouta le roi avec un soupir d'émotion, je tiens tant à son bonheur! Vous serez son guide, son ami, son époux enfin; n'est-il pas vrai, cher Monvel?

«—Sire, lui répondis-je avec une défiance mal déguisée, mais en donnant à mon ton l'accent le plus solennel, daignez m'excuser; je ne croyais pas que le titre de lecteur de Votre Majesté entraînât avec lui d'aussi onéreuses obligations…

«—Que voulez-vous dire?

«—Que s'il faut à tout prix un nom à cette jeune fille pour couvrir une faute, une faute royale peut-être… Votre Majesté ne doit pas compter sur le mien. Le roi de Suède, à qui je dois le peu que je suis, a le droit de disposer sur l'heure de mon sang et de ma vie; mais mon honneur! Sire, c'est le seul blason de ma conscience, je le garde!

«Après avoir prononcé ces mots avec un élan dont je ne m'étais pas senti le maître, je demeurai moi-même interdit quelques secondes, comme un homme étonné de ce que j'avais osé dire.

«—Ces sentiments sont ceux d'un galant homme, reprit le roi avec un silence et une dignité tellement froide que je me crus un instant perdu à ses yeux; je regrette seulement que le caractère du roi de Suède et ses habitudes soient assez peu connus de vous, pour que vous le supposiez capable de proposer à un homme qu'il distingue, auquel il accorde une bienveillance peut-être trop intime, une chose contraire aux lois de l'honneur.

«—Ah! Sire, m'écriai-je en me précipitant à ses pieds, je suis un malheureux; pardonnez-moi…

«Pour toute réponse, Gustave me tendit la main; cette main royale, je la baisai. Le roi put sentir tomber sur elle une larme de repentir et de douleur… Je maudissais en moi-même l'injustice de ma fierté, j'eusse tout donné pour convaincre le monarque de mes regrets!