«Son cœur me comprit; il me releva de cette même main que je portais à mes lèvres.

«La jeune fille dont je vous ai parlé reprit-il, est digne de l'estime de tous; elle apportera à son époux la dot la plus belle et la plus sainte, celle que l'on trouve si rarement chez les plus riches, les plus nobles héritières,—la sincérité de l'âme, les vertus chastes, et prudentes. Rien n'a terni ce miroir de pudeur et de beauté; car elle est aussi belle que bonne, Monvel, vous en jugerez bientôt. En vous la destinant, je crois vous donner une preuve assez haute de mon amitié.

«—Oh! je crois à Votre Majesté, je me prosterne devant ses bontés inépuisables! Avoir osé douter d'elle, mon Dieu, c'est du vertige; oui, Sire, vous me proposiez le bonheur et j'ai osé, moi, par un soupçon…

«—Je ne me souviens que d'une chose, Monvel, de votre avenir, de votre fortune. C'est pour assurer l'un et l'autre que je vous propose ce lien…

«—Oh! je suis indigne d'un tel bonheur, repris-je; c'est plus que je ne mérite! Votre Majesté ne peut savoir combien les chagrins que j'ai éprouvés dans ma patrie ont souvent disposé mon cœur à la défiance, à l'amertume! Ce n'est pas à moi, c'est à un autre qu'appartient de droit un tel trésor. Votre Majesté trouvera facilement…

«—Non, non! voilà qui est convenu, interrompit Gustave pour couper court à mon hésitation timide, vous me promettez d'épouser ma protégée?

«J'allais dire oui machinalement, car il y avait dans l'accent du prince, dans ses yeux, dans son ensemble, un empire irrésistible! Mais à l'instant où j'allais prononcer ce oui qui devait lier ma destinée à tout jamais, un souvenir, un nom passa sur mon cœur comme une empreinte de feu, l'air me manqua, mes genoux fléchirent, un poids affreux m'étouffait… Je portai la main sur ma poitrine… là, Désaides, je retrouvai de nouveau cette lettre datée de France; cette lettre qui me rappelait tout un passé d'amour, de promesses solennelles, de joies d'amant et de père! Je vis ma fille me reprochant ce que j'allais faire; me demandant de quel droit je lui volais son nom pour le donner à une étrangère!… Un mouvement convulsif s'empara de moi: la crise était trop forte, la lutte trop vive; je devins si pâle que le roi lui-même ouvrit la fenêtre de ce pavillon pour me faire respirer.

«—Vous m'épouvantez, Monvel; vous souffrez… qu'avez-vous donc?

«—J'eus la force de tendre cette lettre à Sa Majesté.

«—Sire, ajoutai-je d'une voix altérée par l'émotion et la souffrance, les désirs du roi de Suède seront toujours des ordres pour son serviteur; je sois donc prêt à faire ce qu'il vous plaira de m'ordonner. Mais avant… que Sa Majesté daigne ici jeter les yeux sur cette lettre, elle y trouvera le secret de toute ma vie! Et si après l'avoir lue… le roi de Suède désire encore ce mariage… j'obéirai, je le jure sur l'attachement que je lui ai voué à tout jamais!