«Le roi prit la lettre que je lui présentais d'une main tremblante; son visage m'était connu, il était doué pour l'ordinaire d'une telle mobilité qu'on pouvait lire sur lui, comme sur un cristal transparent, les plus secrets mouvements de son âme. De temps à autre un soupir profond, étouffé, sortait de la poitrine de Gustave III; il donnait les signes de la plus vive surprise, de la bonté la plus généreuse et la plus tendre.
«Les femmes, tu le sais, sont de vraies magiciennes dans l'art d'écrire la lettre d'amour,—celle de madame Mars produisit sur Sa Majesté un effet direct, profond… Il la relut deux fois, et deux fois je vis qu'il s'efforçait de cacher son émotion.
«—Monvel, me dit-il enfin, vous avez raison, le mariage que je vous avais proposé est impossible.
«—Je respirai comme un homme sorti de son cachot et dont les poumons s'ouvrent à un air plus libre.
«Le roi poursuivit:
«—J'ignore quels sont vos sentiments pour celle qui vous écrit cette lettre… mais je ne consentirai jamais à faire le malheur de personne, ce serait d'ailleurs porter un coup mortel à la pauvre délaissée!… Je connais l'amour, Monvel; l'espoir est le pain de ceux qui souffrent… Qu'elle espère donc,—vous lui reviendrez un jour, vous lui direz ce qui s'est passé entre nous… elle m'aimera peut-être comme un ami, un bienfaiteur inconnu. Rompre un lien cimenté par la douleur, jamais! oh! jamais! J'ai assez souffert moi-même, assez pleuré… pour comprendre le chagrin d'un noble cœur, cher Monvel!
«Il avait dit ces mots d'un son de voix si pénétré que j'en fus moi-même remué au fond du cœur. Le respect me défendait de l'interroger; il était d'ailleurs trop visiblement ému pour que je ne me fisse pas une loi du silence. Son cœur avait-il donc été froissé par l'amour pour qu'il battît alors au souvenir d'une image douce et chère, pour qu'il compatît à mes souffrances en se rappelant les siennes? Je contemplai ce visage dans une douce et mélancolique rêverie… Un pur rayon de soleil venait s'arrêter sur ce front qu'il baignait de sa limpide auréole… C'était bien Gustave, Gustave le roi moitié Suédois, moitié français, Gustave mon hôte souverain, j'allais presque écrire mon frère! Dans ce regard simple et bon éclatait sa jeune et belle âme; une larme furtive roulait dans son œil attendri…
«—Monvel, reprit-il après ce moment de silence où j'eusse pu compter les battements de son cœur, Monvel, cette femme est-elle jeune?
«—Trente-six ans à peine, Sire.
«—Et… elle est belle?