I.
Monvel en Suède.—Douleur de madame Mars.—Gustave III. Ulrique et Amélie.—Le lecteur du roi.—La nourrice.—Le palais de Stockholm.—Le portrait voilé.—Causerie royale.—Fragments de correspondance de Monvel à Désaides.—L'Opéra suédois et le Théâtre-Français.—Vie de Monvel à Stockholm.—Particularités sur Gustave III.—Le château de Haga.—Promenade sentimentale.
Ce matin-là, Valville, en faisant répéter à madame Mars une tragédie de la Harpe, remise depuis peu au répertoire,—les trop fameux Barmécides,—s'interrompit tout à coup en voyant que son interlocutrice n'avait pas même l'air de l'écouter; en effet, au lieu de songer à la réplique, elle regardait une carte de géographie étendue sur le bureau de Valville.
Valville en avait marqué certaines lignes à l'encre rouge, c'était là son occupation depuis un grand mois; il s'attelait à cette carte géographique et se figurait que son fauteuil était devenu une chaise de poste.
La configuration de la Suède préoccupait le digne homme autant que Gustave Wasa; il s'était fait, en idée, bourgeois de Stockholm, et ne parlait plus que de négociations avec la Prusse et l'Autriche. La révolution de France arrivait à grands pas; bien qu'on ne fût qu'en 1788[1], la convocation des notables du royaume et les remontrances du Parlement n'étaient pas de nature à rassurer sur l'avenir. À des menées sourdes, hostiles contre la cour se joignaient les dénonciations contre les ministres; les théâtres eux-mêmes, encouragés par l'audacieux exemple de Beaumarchais, poussaient à l'émancipation; un an après on devait représenter Charles IX, de Chénier, premier anneau de cette chaîne de pièces affranchies de toute entrave. L'époque des violences littéraires et politiques approchait; la censure de Bailly, le maire de Paris, allait se voir plus tard elle-même brisée comme une digue impuissante.
Et c'était dans un pareil moment que Valville, l'honnête et calme
Valville, s'occupait de la Suède!…
Les artistes sont faits ainsi, ils voyagent sur l'aile de l'imagination, qui a du moins le mérite de les emporter loin d'un pays maussade et orageux. Que faisaient à cet esprit pacifique les débuts de Robespierre comme avocat[2], les chapeaux à la Marlborough[3], le Parlement et M. de Calonne? Valville n'aimait, il faut bien le dire, qu'un homme au monde, et cet homme c'était Monvel. Il l'avait apprécié de bonne heure dans la société de Désaides, il le savait parfois quinteux, difficile; mais il estimait cette probité rare, cette droiture à toute épreuve[4]. Si Valville songeait tant à la Suède, c'est que du fond de cette cour de Gustave III, Monvel en revanche songeait peu à lui; à peine avait-il écrit quelques lettres à madame Mars! D'où provenait ce silence, cet oubli, et comment Monvel ne s'était-il pas mieux fait pardonner son prompt départ! Il avait rompu brusquement avec la Comédie, au mépris de son contrat, et sans s'inquiéter en rien de la sanction de Messieurs les gentilshommes de la chambre; le roi de Suède l'avait nommé son lecteur, et dès lors la tête lui avait tourné. Il était écrit qu'il partirait sans embrasser seulement la pauvre Hippolyte, sans serrer la main à Valville ou à Désaides, à qui il laissait le soin de faire représenter plusieurs pièces de lui, durant son absence; il était écrit que ce départ cruel serait un coup de foudre pour madame Mars! «Quel courage, pensait Valville, ou quelle incroyable sécheresse! A-t-il imposé silence aux voix de son cœur, ou n'était-il pas digne de connaître les regrets?» L'avortement de cette liaison effrayait Valville, il savait quelles racines elle avait jetées dans l'âme de madame Mars! Au seul timbre de Stockholm sur une lettre du fugitif, elle pâlissait en ouvrant l'enveloppe, elle trahissait son angoisse par un tremblement fébrile. Que d'humiliations, d'amertumes cruelles et dures, quand la poste se taisait! Elle se confinait ces jours-là dans sa chambre ou dans sa loge, évoquant en elle son orgueil blessé pour haïr l'ingrat; elle se représentait son lâche abandon, elle jurait de ne plus toucher ses lettres! Mais les planches même de cette scène, foulées par Monvel, comment les fuir? Mais ce même public attentif à sa parole, comment l'éviter? Des larmes impuissantes brûlaient alors les joues de la pauvre femme, elle appelait Hippolyte et elle la serrait avec accablement contre son cœur. Plus de sourire pour Dugazon, le joyeux diseur; plus d'amour pour la promenade aux vertes allées du Luxembourg, plus de rayon d'orgueil ou de joie en passant près de la loge de Monvel! C'était une humble douleur, mais elle eût fait pitié même aux plus indifférents.
Telle est cependant l'immense activité de l'espoir, que madame Mars se croyait encore aimée. Les premières lettres de Monvel étaient brûlantes, elles ne dissimulaient rien de ses efforts, de sa lutte avec lui-même. Le théâtre qu'il fuyait ne lui avait donné que des ennuis; cette liaison était le seul bonheur dont il remerciât le Ciel; seulement, poursuivait-il, «j'oppose la neige au feu en vous quittant, vous que je conjure de prendre garde à toutes ces haines de là-bas!» Quelles étaient ces haines dont parlait Monvel? Les meilleurs et les plus forts se sont plaints souvent de l'injustice. Monvel était-il découragé, n'était-il qu'ambitieux? Le désir d'une union prochaine éclatait dans cette franche et noble épître, il y parlait d'Hippolyte, «sa chère petite fée!» Quelle lecture que celle d'une pareille missive pour la pauvre abandonnée, mais aussi quel brusque rayon de lumière sur les projets de Monvel, quand peu à peu ses lettres devinrent plus courtes et plus rares! Le moment est dur où l'on s'aperçoit de l'indifférence et de l'oubli dans les cœurs qui nous sont chers; mener le deuil de ses souvenirs n'appartient qu'à la vieillesse. Et quelle rudesse dans ces mornes avertissements! L'illusion du théâtre lui-même n'ôte rien aux épines d'un pareil drame, on se voit encore belle, et l'on se demande pourquoi l'on est délaissée. Madame Mars avait mis en Monvel son avenir et celui de sa fille; sa tendresse fut frappée d'un coup sensible en apprenant qu'il épousait mademoiselle Cléricourt.
Voici dans quelles circonstances ce mariage eut lieu; si elles semblent romanesques, c'est la faute des événements et non la nôtre:
Gustave III aimait les lettres, ses loisirs étaient spécialement consacrés au dessin et à la lecture, il avait composé même plusieurs pièces de théâtre dont le sujet était pris dans l'histoire de Suède. Le commencement de son règne avait été marqué par la construction d'un édifice splendide, le théâtre de l'Opéra national; plus tard il devait fonder une académie suédoise sur le modèle de l'Académie française, et concourir lui-même pour un des premiers prix qui furent proposés[5]. Jamais souverain n'avait possédé à un plus haut degré le don de la parole; il aimait la représentation, la cour était devenue bientôt une des plus brillantes de l'Europe. Une troupe française venait d'être formée par lui à Stockholm, il l'y entretenait avec un luxe royal, Monvel s'en vit nommé premier comédien et directeur, il partit convaincu que Gustave avait grand besoin de lui, et il ne se trompait pas. Si le roi le faisait trembler, en revanche le poète le rassurait; Monvel se présenta donc résolument devant Sa Majesté suédoise.