Il trouva un homme dans la force de l'âge, bien fait, d'un port noble, les yeux d'un bleu doux, le front large, la voix forte, sonore dans le commandement, flexible et suave dans l'intimité de la causerie, prenant tous les chemins pour arriver au cœur de son peuple, ardent, éclairé, et surtout singulièrement épris des arts, qui le reçut entre le portrait de Gustave Wasa et d'Adolphe Frédéric, lui parla de son voyage en France sous le nom du comte de Haga, avant qu'il fût roi; l'entretint de Voltaire et de Frédéric, du roi Stanislas et de Boufflers, puis arrivant graduellement à la Comédie-Française, lui demanda des nouvelles de M. le maréchal de Richelieu et de Préville. Le roi, dans ce premier entretien, rappela à Monvel le trait de La Rissole[6]; tous deux en rirent beaucoup.
On parla de Brizard, de Molé, et d'autres acteurs; Gustave gardait Monvel pour la bonne bouche, il l'avait vu à Paris l'année qui suivit ses débuts dans l'Égisthe de Mérope; Monvel jouait alors les jeunes rôles dans la tragédie. Le roi lui donna la réplique, et il fallut que notre acteur récitât toute la scène quatrième du dernier acte. On ne se figure pas avec quel charme, quel bonheur Gustave III l'écoutait! Ce prince avait hérité toutes les qualités charmantes de sa mère Ulrique, qui se montra digne du grand Frédéric, son frère, par ses lumières et son instruction. Le mariage de cette princesse avec Adolphe avait été le fruit d'un trait de finesse de sa part qui est peu connu et dont nos lecteurs nous sauront gré.
La cour et le sénat de Suède avaient envoyé un ambassadeur incognito en Espagne pour observer en secret le caractère des deux filles du prince Frédéric, Ulrique et Amélie. La première passait pour avoir l'esprit malin, fantasque, satirique, et déjà la cour de Suède s'était prononcée en faveur d'Amélie, princesse remarquable par sa douceur non moins que par sa beauté. La mission secrète de l'ambassadeur transpira, comme il arrive trop souvent; Amélie se trouva dans la plus grande des perplexités, par l'invincible répugnance qu'elle avait de renoncer au dogme de Calvin pour embrasser celui de Luther. Dans cette position délicate, elle crut ne pouvoir mieux faire que de consulter sa sœur, elle la pria de l'aider de ses avis. «Cette union, ajoutait-elle, est contraire à mon bonheur, à mon repos!» La maligne Ulrique lui conseilla d'affecter alors des airs de hauteur et de dureté pour toutes les personnes qui l'approcheraient en présence de l'ambassadeur suédois. Amélie ne suivit que trop cette perfide suggestion. Ulrique, de son côté, eut soin de se parer de tous les dehors aimables dont elle dépouillait sa sœur; tous ceux qui n'était pas initiés dans le secret furent surpris d'un tel changement. L'ambassadeur informa sa cour de cette méprise de la renommée, qui attribuait ainsi faussement les qualités d'une sœur à l'autre; Ulrique se vit préférée et monta sur le trône de Suède, au grand regret d'Amélie.
—C'est de la tragédie féminine, disait à ce propos Gustave III à l'un de ses familiers, le baron de Geer: grâce à elle, je suis devenu le premier citoyen d'un peuple libre.
À peine arrivé à Stockholm, Monvel s'y vit installé au palais, élégant édifice commencé par Charles XI et fini par Gustave III. Vingt-trois belles croisées ornaient sa façade, dix colonnes doriques supportaient un pareil nombre de cariatides ioniques, appuyées sur dix balustres d'ordre corinthien; la couverture en était à l'italienne. Le rez-de-chaussée du palais et les arcades donnant sur le quai étaient de granit; le jardin, orné de lions de bronze et de statues, offrait un aspect magique, en ce qu'il s'avançait au-dessus de vastes galeries. La chapelle, la salle où s'assemblaient les États, le muséum royal et les logements de la cour frappèrent Monvel. Les appartements de sa majesté offraient une très grande magnificence; la plupart des salles qui les composaient étaient ornées de belles tapisseries des Gobelins. Le salon de compagnie, remarquable par son décor à la turque, avait des siéges dans la forme de ceux d'un divan; au-dessus de chacun était un miroir magnifiquement taillé, dont le cadre était de verre colorié en jaune et en pourpre.
Au sein de ce luxe, Gustave conservait jusque dans son costume une simplicité étrange, sa tenue avait quelque chose de militaire. Rien n'égalait sa vénération pour Gustave-Adolphe, qui ne s'engagea jamais, on le sait, dans une bataille sans avoir dit sa prière à la tête de ses troupes; après quoi il entonnait de la manière la plus énergique un hymne allemand, que son armée répétait en chœur avec lui.
—Voilà qui vaut bien vos chœurs de l'Opéra, disait un jour le roi à Monvel; l'effet de trente à quarante mille guerriers chantant à la fois devait être imposant et terrible!
Il avoua à Monvel qu'il avait fait le plan d'une tragédie sur ce héros qui mourut l'épée à la main, le mot du commandement sur les lèvres, et la victoire dans le cœur.
—Je donnerais bien dix ans de ma vie pour jouer ce rôle-là, reprit Monvel avec feu; mais vous me l'avez pris, Sire, comme mon chef d'emploi!
Monvel causait encore dans cette première entrevue avec le monarque, quand la femme d'un paysan dalécarlien entra sans avoir été annoncée le moins du monde dans l'appartement.