On lit, dans Charles Nodier[26], au sujet de Pichegru:
«La destinée que lui avait prédite Eisenberg, en allant à la mort, ne s'est que trop réalisée…
«Je donne, pour ce qu'elle vaut, l'historiette suivante avec toutes ses inductions; mais je crois qu'on ne s'étonnera pas que je m'en sois souvenu une dizaine d'années après. Puisse-t-elle absoudre la mémoire de Napoléon du plus lâche et du plus odieux des assassinats!
«Je portais ordinairement, comme Pichegru, une cravate noire serrée au cou de très près, par opposition aux merveilleux de la ville qui avaient adopté à l'envi, d'une manière toute courtisanesque, la cravate volumineuse du proconsul; et comme j'avais aussi un penchant naturel à la flatterie, car j'ai toujours volontiers flatté ceux que j'aime, je m'étais étudié à l'attacher comme lui d'un seul nœud sur la droite, méthode peu coquette, à la vérité, et que je conserve aujourd'hui sans la moindre prétention.
«Une nuit, comme je dormais péniblement, et tourmenté sans doute par quelque fâcheux cauchemar, je sentis tout d'un coup une main se glisser dans ce nœud, en relâcher le lien et relever ma tête qui s'était appuyée sur le plancher dans l'agitation de mon sommeil. J'étais éveillé. «C'est vous, général? m'écriai-je; avez-vous besoin de moi?—Non, répondit Pichegru, c'est toi qui avais besoin de moi. Tu souffrais et tu te plaignais, je n'ai pas eu de peine à en connaître le motif. Quand on porte comme nous une cravate serrée, il faut avoir soin de lui donner du jeu avant de s'endormir; je t'expliquerai une autre fois comment l'oubli de cette précaution peut être suivi d'apoplexie et de mort subite.
«Je pressai sa noble main sur mes lèvres et je me rendormis.»
Ces quelques lignes donnent assez créance à cette singulière vision de Gustave III, dont Monvel ne crut devoir raconter les détails au foyer même de la Montansier qu'au moment où il apprit la mort de ce prince.
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Le vaisseau qui rapportait en 1788 Monvel en France ramenait aussi sa nouvelle famille, sa femme avec ses parents, et les deux enfants qu'il avait eus en Suède.
Le fils de Monvel (Théodore) fut tué au siége de Sarragosse, et mademoiselle Joséphine Monvel, sa fille, devint en France l'épouse d'un médecin.