M. de Lamoignon, qui avait quitté le ministère de la justice, n'était pas mieux traité; il se retira dans sa terre, où il mourut subitement. On répandit le bruit qu'il s'y était brûlé la cervelle pour ses dettes, et que le pape, aussi touché de son accident que de celui de M. de Brienne, ferait présent au premier d'un chapeau vert, et au second d'un parachute écarlate.
Si la révolution prenait déjà partout droit de cité; si la menace et le pamphlet levaient le front, que dut penser Monvel du théâtre même, devant ce Paris en tumulte? Frappé au cœur dans ce qu'il avait de plus distinctif, sa frivolité, l'esprit français, travaillé par d'ardents rénovateurs, avait vu couper ses ailes; on le tenait en laisse avec les grands mots de nationalité et de réforme. Sa prédilection pour tout ce qui touchait les idées nouvelles éclatait en révoltes de mille espèces. Le théâtre ne pouvait ignorer qu'il avait tous les moyens d'expression; Beaumarchais, le premier, lui avait montré à s'en servir; il méditait lentement une voie d'agression inévitable. Un drame inouï, terrible, s'élaborait; le temps approchait où Chénier, en faisant imprimer sa tragédie de Charles IX[27], y joindrait un Essai sur la liberté du théâtre. Les débuts de Robespierre comme avocat avaient eu lieu en 1784[28]; Robespierre plaidait à Arras pour un procès de paratonnerre, bizarre procès, dirent plus tard ses amis, pour un homme qui allait bientôt lui-même manier la foudre! Beaumarchais habitait son hôtel, et cet hôtel était vis-à-vis de cette même Bastille qui devait crouler plus tard devant lui!
Les véritables acteurs étaient dans la rue, vaste arène ouverte à des agioteurs plus dangereux que ceux de Law, agioteurs d'idées, de phrases, d'utopismes, nouveaux équilibristes, qui se vantaient de faire tourner l'axe du monde, de combler la dette nationale et de chasser la famine, montrant d'un côté une main vide au peuple, pendant que de l'autre ils jetaient du pain dans les filets de Saint-Cloud, afin de faire croire à la misère et de tirer parti d'une insurrection. Où courir, où ne pas courir au milieu de cette effervescence populaire? à quel médecin se confier, sur quels hommes fonder un plan de rénovation et de salut?
—Mais, se serait alors demandé un étranger épris de l'art et des lettres,—qu'est donc devenue cette société française, qui se réunissait à jour fixe dans les salons ingénieusement splendides de madame du Deffant et de mademoiselle de l'Espinasse, sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI? Ces sortes d'assemblées avaient duré près de cinquante ans[29], et l'Angleterre avait possédé moins de temps lady Montague et mistress Vesey. En transportant son salon à Ferney, Voltaire fut un égoïste; Diderot n'aima que sa chambre, Jean-Jacques des forêts aux ombres profondes; et tous ces hommes, en se choisissant la solitude pour maîtresse, ne déclaraient-ils pas aux salons la plus opiniâtre des guerres? Les salons une fois fermés, l'esprit dut errer comme un proscrit de porte en porte, mendiant à Versailles, hardi ou ténébreux dans Paris, jusqu'au jour où il descendit dans la rue avec son manteau troué, son impatience et ses rancunes. Dès lors plus d'entraves, plus de ménagements, de contrainte; la cour, le parlement, le clergé, tout ce que le neveu de Rameau frondait à voix basse, piano, sur son archet, sera bravé, chanté et tympanisé à grand orchestre. Ce sera l'histoire des sauvages de l'Orénoque que l'histoire de cette liberté gloutonne et hâtive; le rhum enivre d'abord ces palais inaccoutumés à la boisson, puis il rend bientôt les buveurs frénétiques et furieux! Et c'est ainsi que l'ex-lecteur de Sa Majesté le roi de Suède retrouva la capitale de la France, à la veille d'une catastrophe. Différents clubs s'étaient organisés, on parlait déjà d'y jouer des tragédies patriotiques; les tailleurs, les perruquiers, les garçons marchands voulaient être des héros. On était bien revenu des chevaliers, des marquis, des petits-maîtres! En vérité, Monvel n'en put croire d'abord ses yeux. Il courut au Théâtre-Français, ne fût-ce que pour voir s'il était encore à sa même place; le Théâtre-Français siégeait encore au faubourg Saint-Germain, mais tout annonçait chez lui une désorganisation prochaine. Il avait des orateurs, des démagogues et des opposants: on y parlait abus, constitution, principes. Le foyer était devenu un vaste champ clos, seulement l'esprit public y avait remplacé l'esprit. Plus d'un conspirait à la sourdine, comme Dugazon, et cherchait à prendre un rôle dans les prochaines saturnales. L'enthousiasme pour tout ce qui était nouveau tournait les têtes. Fabre d'Églantine eût pu détrôner Molière en certains moments; on voyait déjà poindre l'aurore littéraire de madame Olympe de Gouges; quelle royauté nouvelle pour l'art!!! Talma prenait le forum trop à cœur pour que, jeune encore, il ne s'éprît point de cette tragédie menaçante, la tragédie populaire. Cependant il se trouvait encore des jours dans ces tristes temps où l'on plaisantait comme aux beaux jours de M. de Bièvre.
«Quand le mot d'aristocrate, dit Fleury[30], vint à être créé, nous nommâmes bien vite Dugazon Aristocrâne; Molé, qui ne savait trop s'il serait blanc ou noir, Aristopie, et notre brave Larochelle, qui ne parlait jamais politique sans changer deux fois de mouchoir de poche, Aristocrache.»
Cette logomachie nouvelle, cette syntaxe révolutionnaire effrayait pourtant les anciens de la Comédie. Quand Monvel, avec ses fourrures de Suède, son titre de lecteur, et son air dalécarlien, se représenta devant eux, ils crûrent voir Gustave Wasa, et lui tendirent la main de bon cœur; celui-là du moins parlait leur langue! Mais les fanatiques, les nouveaux, de quel air le revirent-ils? Monvel anobli, Monvel ami d'une tête couronnée! Ces langues ardentes travaillèrent le comité, qui de son côté invoqua la sévérité de ses règlements. Le Théâtre-Français devait y tenir, car il tenait aussi à conserver ses priviléges; un artiste comme Monvel se vit donc forcé de ne point rentrer dans le sein de cette ingrate patrie, de son théâtre français! Vainement Dazincourt, Raucourt et Contat prirent sa défense, ce furent, hélas! les seules voix qui l'appuyèrent. Le Théâtre-Français, autour duquel, en vertu d'une loi promulguée plus tard[31], allaient se grouper en foule les théâtres secondaires, ne ressemblait pas mal à la république de Venise faisant eau de toutes parts. Le temps approchait où, lassés de la tyrannie, les jeunes auteurs et les mécontents formeraient pour le détruire une nouvelle ligue; la guerre intestine était déjà dans le camp de ces farouches pachas. Joignez à ceci, comme on l'a fort bien observé, que la Comédie en masse était jeune; qu'après Molé, Dazincourt et Dugazon, Fleury se trouvait son doyen et n'avait pas quarante ans; que sur trente-six comédiens dont se composait la troupe, on comptait neuf femmes jeunes, jolies, rieuses, et qui, à la rigueur, auraient pu faire encore quelques années de couvent[32], et dites si dans cette maison de Molière, exposée de toutes parts aux attaques, à la ruine, il y avait un ensemble assez solennel et assez dominant pour la défendre?
«Vers le milieu de l'année 1789, une reprise d'une comédie de Destouches (l'Ambitieux ou l'Indiscret) obtint un succès de première représentation, tout cela parce qu'il se trouvait dans cette comédie un ministre honnête homme; on y découvrit une sorte d'application au retour de M. Necker[33].»
Ce ne fut qu'au Charles IX de Chénier que la révolution se dessina, et il y avait deux ans que Monvel était en France! Ce retour, ne l'oublions pas, eut lieu en 1788. Les articles biographiques qui font partir brusquement Monvel de France, en ajoutant que son départ fut ordonné par la haute police, n'ont pas plus de fidélité que ceux qui assignent à 1786 son retour à Paris. Nous nous bornerons à citer à ce sujet la date précise de 1788, date donnée par madame Fusil, qui a connu particulièrement mademoiselle Mars et son père[34].
Voilà donc Monvel banni de ce même théâtre où il avait joué Séide et Xipharès avec autant de chaleur et peut-être plus d'art que son chef d'emploi; voilà l'homme qui s'était cru en droit, à la mort de Lekain, de réclamer les premiers rôles, froissé tout à coup dans son amour-propre légitime, exilé, rayé de la Comédie-Française! Que faire, que devenir, quelle chance tenter après un coup si terrible, et que son orgueil dut en souffrir! Monvel quittait un pays où les enchantements se succédaient, où la politesse souveraine du maître lui avait rappelé bien souvent celle de la cour de France, à Versailles, à Trianon! Sa première visite avait été pour ses anciens frères; combien il se repentit de les avoir cru accessibles et oublieux!—«Décidément, écrivait-il à l'un de ses amis de Suède[35], j'avais tort de penser que les comédiens manquassent de mémoire; ceux-là ne m'ont pas pardonné!»
Le ressentiment de Monvel contre la Comédie était en partie injuste. Les règlements de la société étaient précis; un seul homme, vis-à-vis d'eux, menaça de donner sa démission si Monvel ne rentrait pas, et cet homme ce fut Molé.