Nous tenons de feu M. le comte Beugnot lui-même[36] l'anecdote suivante, qui prouve à quel point ces deux rivaux s'aimèrent et s'estimèrent toujours.
Molé, l'ancien ennemi de Monvel, et qui jouait le rôle principal dans l'Amant bourru, s'était déjà réconcilié une fois, à la première représentation de cette pièce. Au retour de Monvel, quand celui-ci revint de Suède, il ne montra pas moins d'élan et de générosité.
Un matin, après déjeuner, Molé rangeait des livres dans son cabinet, quand on lui annonce tout d'un coup un brave fermier de la Beauce, qui venait lui apporter son terme de la Saint-Jean.
—Faites entrer, dit Molé à son domestique.
Molé était au haut d'une petite échelle d'acajou, époussetant lui-même je ne sais quel bouquin; il ne se dérangea pas.
—C'est vous, maître Jean, dit-il à un paysan en grosse veste et son chapeau sur les yeux, qui déposa sur son bureau une sacoche assez lourde.
—C'est moi, m'sieu Molet, Jean, son n'veu. V'là vos farmages, not' maître! n'faut pas qu' ça vous chêne, mais j' v'nons de ben loin, ben loin!
Molé s'apprêtait à descendre de son échelle.
—Queuque vous faites donc? restez-là, morgué! continua le villageois; ast-ce qu'on s' dérange pour son farmier? J' vous apportons là d' bons noyaux d'écus, fatigué! et, tenais, itou une lette à vot' adresse!
—C'est bon, pose-la sur mon bureau et verse-toi une rasade de ce bon vin.