—Voilà de quoi bâtir un théâtre nouveau, dit Molé, tu pourras te venger un jour de la Comédie-Française!

Molé croyait plaisanter, et cependant le temps n'était pas si loin où la salle de la rue de Richelieu, que le duc d'Orléans fit bâtir, serait donné à MM. Gaillard et Dorfeuil; Monvel, recherché bien vite par eux, devait en faire partie.

Mais n'anticipons pas sur les événements, et suivons chaque détail de cette lutte si intéressante d'un homme qui, en rentrant en France, n'y devait rencontrer que les rebuts et l'infortune.

Monvel ramenait avec lui une charmante femme; mais cette femme, comment l'établir sur le pied qu'il espérait? La pension que recevait Monvel de Gustave III ne dépassait pas le chiffre alloué à Cléricourt: elle avait dû passer par la filière du trésor suédois; elle était trop mince pour le comédien chargé d'une nouvelle famille. Molé partagea généreusement quelques mois avec son ami, son ancien double; puis, le temps vint où Molé lui-même, malgré ses deux pensions, l'une de la cour, l'autre de la comédie, se trouva gêné; ce fut l'instant que Monvel choisit pour lui faire savoir qu'il était au-dessus de ses affaires: c'était pourtant une pure délicatesse, il cherchait alors de tous côtés un engagement.

Sur ces entrefaites, il rencontra un jour Valville à Versailles, cette ville où mademoiselle Mars devait plus tard se retirer elle-même quelque temps[39], Versailles, le premier théâtre où elle joua ses petits rôles d'enfant, et où mademoiselle Montansier dirigeait elle-même alors un établissement scénique[40]. La rencontre de Valville et de Monvel fut curieuse. Monvel était seul; il tournait le coin de la chapelle, et se disposait à entrer dans les jardins, quand il se vit face à face de son ami. Il y eut d'abord entre eux un échange de politesses et d'attentions embarrassées. Valville n'ignorait pas plus que madame Mars le mariage de Monvel. Dès ce moment aussi elle avait résolu de ne plus le voir. Seulement, avait-elle dit à Valville, je ne serai point assez cruelle et assez injuste pour le priver d'Hippolyte, je lui enverrai sa fille de temps en temps.

La pauvre femme avait ajouté:

—J'ai trop éprouvé par moi-même, mon cher Valville, combien il est affreux de ne pouvoir embrasser sa fille!

Ainsi, avait-elle dit, en apprenant cette nouvelle qui la concernait; mais bientôt le chagrin et le dépit s'en mêlèrent: elle ne s'était pas hâtée d'envoyer l'enfant à Monvel.

Ce jour-là même, Monvel ne se doutait guère qu'elle était accourue de son côté à Versailles avec Valville, pour voir la petite Hippolyte jouer en cette royale cité déjà si morne, si triste, un de ces bouts de rôles d'enfant par lesquels mademoiselle Mars débuta, même avant de préluder à ceux de Louison et de Clistorel.

Valville accompagnait madame Mars dans cette excursion; il l'avait laissée à la Cloche d'Or, hôtel alors situé tout proche des Écuries.