Mademoiselle Montansier, tout en déjeunant avec l'appétit d'un Alcide, parla à Monvel de ses beaux projets; elle allait acheter l'emplacement des Beaujolais au Palais-Royal, l'architecte donnerait à sa salle les dimensions voulues pour y jouer la tragédie et l'opéra.
Monvel approuva fort ses projets, tout en ne pouvant se dissimuler que, si la spéculation réussissait, les petits théâtres allaient bientôt pulluler autour d'elle. C'était le coup le plus sûr et le plus direct que l'on pût porter à la Comédie-Française que celui de cette multiplicité. Mademoiselle Montansier parut, du reste, à Monvel une excellente femme, fort empressée à rendre service, agile, malicieuse dans ses propos, mais toujours avec bonté. Le soir, il se rendit avec Valville et elle dans sa loge, au théâtre; on y jouait la Princesse d'Élide, pièce pendant laquelle Monvel ne cessa de donner des signes d'impatience. Les acteurs, en effet, étaient loin d'en tenir les rôles avec intelligence et distinction. Cette pièce finie, l'entr'acte commence; Valville laisse son ami dans la loge, sous un prétexte; mademoiselle Montansier s'esquive; voilà Monvel tout seul. La toile se lève; le théâtre représente, pour le divertissement, un palais de fée. Deux petites filles sont en scène; la fée, pour les empêcher de devenir orgueilleuses, leur a fait croire que, par un procédé de sa science, elle les a rendues laides. La cadette surtout,—la plus jolie,—est inconsolable. Leur mère arrive, leur mère qui les a placés chez madame la fée, et à qui celle-ci confie sa ruse d'institutrice. Les pauvres petites n'osent s'approcher de leur mère; elles craignent que leurs figures ne fassent horreur. La mère, au premier abord, feint de ne pas les reconnaître; elles s'avancent en pleurant.
—Cruelle fée! s'écrient-elles en tombant toutes deux dans ses bras.
La mère, qui feignait d'abord de ne pas les reconnaître, est attendrie… Elle supplie la fée de les tirer d'erreur; celle-ci promet de leur offrir le moyen le plus sûr et le plus prompt de corriger leurs défauts. Elle a, dit-elle, composé pour chacune d'elles deux fioles qui contiennent une essence divine: l'une leur ôtera leur laideur et les rendra telles qu'elles étaient auparavant; l'autre leur donnera toutes les qualités du cœur et de l'esprit qui leur manquent. Mais il faut choisir; la fée ne peut accorder aux deux enfants ces deux dons réunis: son pouvoir ne va pas, dit-elle, jusque là. Elle tire les deux flacons d'une boîte. Le rose doit faire disparaître la laideur; le blanc doit rendre les jeunes filles parfaites. Enchantée de son épreuve, la fée entraîne la mère, et les deux sœurs restent seules, ayant chacune deux flacons en main.
Après un moment de silence, elles se demandent toutes deux ce qu'elles vont faire. Elles se sont assises et ont posé leurs flacons sur une petite table qu'elles approchent d'elles. Un miroir s'y trouve placé; un miroir! n'est-ce point une tentation de la fée que ce hasard? Toutes deux se refusent d'abord à le consulter; mais le miroir est si joli! La plus jeune s'y regarde; elle n'a jamais trouvé sa figure si repoussante, sa laideur si affreuse!
—Certainement, dit-elle à sa sœur, la vôtre est moins désagréable.
—Ah! ma sœur, vous allez préférer le flacon couleur de rose!
Un débat s'établit alors entre elles sur leur laideur réciproque.
—Vous êtes beaucoup moins bossue que moi.
—Je n'en crois rien.