«Dans le courant de l'année 1768, les diètes orageuses des dernières années du règne de mon père me forcèrent à m'exiler volontairement de la Suède; j'entrepris avec mon ancien gouverneur, le comte de Shum, un voyage en Italie. Dalin, mon précepteur, et Samuel Klingenstiern devaient m'accompagner; il y avait deux ans que j'avais épousé la princesse Sophie-Madeleine de Danemark.
«Dalin et Klingenstiern, dont je me faisais grande joie de devenir ainsi le compagnon, furent obligés de se récuser pour différents embarras survenus à la cour; je partis donc seul avec le comte.
«Pour un homme chargé de la surveillance d'un prince royal, le comte de Shum était bien le mentor le plus aimable et le plus complaisant; il était profondément versé dans les sciences, mais il se vantait en revanche de n'entendre rien à celle des femmes.
«—Je m'en réjouis, ajoutait ce savant candide, car cette étude là, mon cher prince, fait perdre tout le temps qu'on pourrait utilement donner aux autres. C'est un terrain mouvant, diabolique, où le pied le plus sûr rencontre des fondrières. Vous m'êtes bien cher, poursuivait-il, mais le devoir me l'est encore plus, et il faut que vous m'aidiez à vous y maintenir vous-même. Une naissance illustre est, le plus souvent, la source de bien des travers; il m'est ordonné par votre père de vous suivre en tout; mais je connais les princes, vous me défendrez bientôt de vous donner des conseils. Les miens seront courts; vous allez dans un pays facile, où vous serez bien vite averti de votre mérite et de votre figure par les prévenances dont vous vous verrez l'objet, et qu'on vous témoignera d'une façon assez claire. Soyez léger sans être perfide, effleurez la vie en sage, traitez les femmes comme les curieux traitent les spectacles, c'est le moyen de conserver son cœur et son esprit dans un parfait équilibre. Je ne vous vanterai pas la vertu, c'est un vieux thème; je ne vous dégoûterai point des plaisirs, c'est une sottise. On doit plus à l'expérience qu'à l'éducation; je me flatte de ne ressembler en rien à un gouverneur de comédie; mais j'ai toujours vu que, si les premières fautes donnaient des remords, les dernières les faisaient perdre. L'amour, après cela, n'est qu'une extravagance calculée.»
«Ainsi me parlait le bon, l'honnête M. de Shum, en débarquant avec moi à l'ambassade de Suède, située alors à Rome, place Minerve.
«Il était difficile, vis-à-vis de la déesse de la sagesse en personne, de ne pas lui donner raison.
«D'un autre côté, comme l'amour est l'affaire de ceux qui n'en ont point, que j'étais jeune, curieux, ardent à tout voir et à tout connaître, il devenait douteux que je me contentasse d'une pareille philosophie, si accommodante qu'elle fût.
«Après les visites obligées aux monuments, nous fûmes introduits bientôt dans la société romaine; j'y trouvai des dames et des galants de toute sorte. Les premières me parurent trop peu scrupuleuses, les seconds trop asservis. Le prudent M. de Shum se félicitait tout bas du peu d'impression que ces beautés produisaient sur mon esprit; au lieu d'entrer en lice, je me tenais à l'écart. Avec le privilége de l'incognito—car alors comme plus tard je cachais mon nom—il m'eût été cependant facile de me ménager des aventures dont l'indiscrétion n'eût pu s'emparer; mais tout commerce amoureux me paraissait impossible avec ces femmes qui exigent d'un amant les devoirs d'un époux et transportent ainsi le mariage dans l'adultère. Un lien chéri m'aurait empêché d'ailleurs de recourir à une aussi indigne profanation; j'étais marié: dès lors tout contrat dans le plaisir me paraissait odieux.
«Cependant le comte et moi nous courions, chaque matin, la ville aux nobles palais, aux tableaux sans nombre, aux antiquités souvent modernes. Le comte philosophait souvent d'un côté, tandis que j'errais de l'autre à l'aventure; il s'abouchait avec les savants de Rome, moi je poursuivais les belles Frascastanes, les paysannes de Narni ou d'Albano.
«Le café de la Place du peuple, à Rome, était notre rendez-vous ordinaire. C'est la que les brocanteurs de toute sorte venaient nous vendre de faux antiques; c'est là aussi que les connaisseurs établissaient leur droit de contrôle; mais c'est là surtout qu'au moins deux fois la semaine la Bagata venait chanter et danser.