«La Bagata! oh! si vous l'aviez connue, mon cher Monvel!

«Jugez de mon bonheur en rencontrant, pour la première fois dans cette ville de princes et de cardinaux, une créature si gentille, si svelte, si légère! Les carrosses armoriés, comme les plus simples chaises s'arrêtaient à la porte de ce café, quand elle chantait ou dansait le pas du ruban, pas merveilleux où la Bagata, repliée sur elle-même comme une couleuvre, suivait les ondulations du ruban de moire que sa main faisait flotter! Le plaisir de la rêverie et de la nouveauté est grand chez un voyageur, je me mis à suivre la Bagata, comme un jeune homme échappé du collége, et cependant j'avais alors mon gouverneur à côté de moi.

«Je la suis donc; je prends une rue, puis une autre, une troisième, je la suis encore; mais cet infortuné M. de Shum marchait si mal, que, par égard pour ses jambes, je n'atteignis point la Bagata!

«Le second jour,—ce fut bien pis,—j'allais enfin l'approcher après m'être essoufflé à la suivre sans lui, quand je vis une grille se refermer sur ma céleste apparition; cette grille était celle du Ghetto, le quartier des Juifs!

«—Me voici bien avancé, pensai-je; la Bagata est juive, c'est une bohémienne et rien de plus! Moi qui la croyais la fille de quelque Transtévérin[45].

«Je m'endormis bien triste et bien malheureux ce jour-là, mon cher
Monvel!

«Je ne puis vous en dire assez sur cette jolie Bagata! Elle semblait née pour danser, comme Hérodiade, devant le tyran le plus cruel,—il eût été attendri! Au milieu de toutes ces sottises arrogantes qui se débitaient dans le café de la place du peuple, elle conservait son air dédaigneux et regardait à peine la pluie de baiocchi[46] qui tombait à l'entour d'elle. Son frère, en revanche, s'acquittait fort bien du soin de les ramasser; c'était un grand drôle au teint cuivré qui se contentait de jouer passablement du tambour de basque, et que le Poussin n'eût pas dédaigné de peindre dans un de ses tableaux si gracieusement sévères, accoudé contre quelque pan de brique romaine, plus âgé de six ans que la Bagata, il s'en faisait servir, à la lettre, sans s'inquiéter le moins du monde de ses fatigues. Que lui importait cette organisation délicate! Pourvu qu'il soupât bien et qu'il bût du vin de Montefiascone, ce nouveau maître de la Bagata était content.

«Un soir, comme je longeais la grande rue du Corso; j'entendis une rumeur extraordinaire, c'était un concert de poêlons, de tasses fêlées, de cymbales; des rubans de toute couleur s'agitaient devant moi au milieu d'un tourbillon de poussière, une clameur rauque, étrange, sortait de cette foule épaisse et confuse. Tout d'un coup je vis se dresser du milieu de cette multitude la trompe d'un éléphant.

«C'était un colosse de neuf pieds au moins; sa couleur était d'un brun foncé, il était reconnaissable en ce qu'il n'avait qu'une défense. On l'appelait Pesaro.

«Il ne voyageait pas en cage, comme il arrive souvent, mais on le menait d'une ville à une autre, et il se laissait conduire avec une telle docilité, qu'il paraissait l'animal le plus sociable du monde.