«Trois Éthiopiens le précédaient; l'un était son cornac proprement dit, les deux autres remplissaient le rôle de gardiens subordonnés au premier.
«Comme il débouchait par la porte de la piazza del Popolo, il y eut un grand tumulte. En cet endroit même dansait la bagata, pendant que son frère faisait la quête des gros sous. Arrivé devant le café, l'énorme quadrupède commença à prendre de l'humeur contre son gardien, sans qu'on en ait pu depuis savoir la raison; il se disposa à l'attaquer. Le cornac se réfugia dans la première ruelle ouverte, le peuple alarmé se dispersa à grands cris; les portes du café, celles de la place se refermèrent bruyamment; ce fut un sauve qui peut général. L'animal reposa quelques minutes sa lourde charpente sur un monceau de sable qui se trouvait là pour quelques travaux de pavage, et regarda tranquillement la place du peuple. Tout d'un coup il se relève, nous l'apercevons qui tourmente en l'air une écharpe orange; à cette écharpe était suspendue une robe de femme,—cette femme était la Bagata!
«Vous peindre l'étonnement, la frayeur des assistants à la vue de ce spectacle inouï, leurs cris de détresse, d'angoisse, c'est se résoudre à demeurer loin de la vérité: ce ne fut, dans cette multitude, qu'un rugissement unanime et prolongé, comme celui des bêtes dans le cirque de Rome. J'étais à une fenêtre de la grande place, que le comte de Shum et moi nous avions gagnée avec bien de la peine, quand ce nom prononcé avec terreur par mille bouches,—ce nom si charmant, si suave pour mon oreille jusqu'à ce jour,—retentit comme un glas funèbre:
«—La Bagata! Mon Dieu, c'est la Bagata!
«Pour elle, immobile et un peu pâle, elle se laissait balancer sans trop de terreur par l'éléphant; elle ne poussa aucun cri. L'animal la posa à terre au bout de quelques minutes; il la flaira, la flatta de sa trompe complaisamment, puis il se mit à courir vers le Corso avec une extrême vivacité.
«Pendant que la garde suisse et plusieurs hallebardiers de Sa Sainteté couraient à la poursuite du colosse avec le gardien et le cornac effarés, nous nous empressâmes autour de la Bagata. Un seul homme était resté près d'elle, un homme qui lui adressait de dures paroles; c'était un marchand grec, le propriétaire de l'éléphant.
«Il la fit brusquement rentrer dans le café pendant que le peuple suivait les traces de l'animal; il l'enferma dans une pièce basse, en prit la clé et s'élança lui-même vers la rue du Corso.
«Tout cela s'était exécuté si promptement, que je demeurai avec M. de Shum, encore interdit et palpitant de frayeur, au milieu de la grande place.
«La Bagata ne nous connaissait point, mais nous avions résolu de la sauver. Une langueur bizarre et voluptueuse voilait d'habitude son doux regard, son front était petit comme celui des beautés grecques, ses yeux en amandes fendues, son nez plus délicat et plus léger que celui d'une statue. Il n'en fallait pas davantage pour porter le trouble dans tous mes sens! J'aimais la Bagata à la fureur, j'étais jeune; l'idée de l'arracher à un péril me transporta. Quel était cet homme, que lui voulait-il, pourquoi l'avait-il renfermée si impérieusement dans une chambre basse de ce café? Mon imagination scrutait encore ces questions, quand je vis tout d'un coup voler en éclats une des vitres de cette fenêtre, et la Bagata, aussi légère qu'une biche, tomba du même bond, émue et craintive, entre mes bras.
«Sauvez-moi, murmurait-elle, sauvez-moi, qui que vous soyez, il me tuera!