«J'étais vêtu si modestement, qu'elle eût pu me prendre pour un jeune séminariste. Mon costume consistait en un habit noir, la poudre, les manchettes. Quant au bon M. de Shum, il avait un manteau à boutons de mosaïque et un gilet à dessins bariolés qui pouvaient le faire prendre raisonnablement pour mon oncle.

«À peine rentrés dans la Via du Corso, nous aperçûmes un déploiement de forces considérable. Tous les habitants laissaient échapper les signes de la plus vive inquiétude. L'éléphant s'amusait à exercer sa force et son adresse sur tout ce qui se trouvait à sa portée. Ayant rencontré en cet endroit plusieurs caissons renversés sur le côté et que des ouvriers réparaient, il prenait plaisir à en tourner les roues et courait ensuite avec une vivacité qu'on aurait pu attribuer également à la gaieté ou à la colère. Le cornac épouvanté ainsi que les deux gardiens refusaient de s'en rendre maîtres, ils l'abandonnaient ainsi que son propriétaire, quand les magistrats qui étaient venus sur les lieux décidèrent qu'il fallait le mettre à mort d'une façon sûre et expéditive.

«Les armes à feu paraissaient un moyen convenable; mais comme l'éléphant se trouvait acculé en ce moment sur la place Navone, on craignait d'endommager ses édifices; une pièce de quatre devant être la ratio ultima dont on ferait usage en cette occasion.

«Restait le poison, arme d'un effet peut-être plus certain; mais comment l'administrer à l'animal? Il promenait des yeux courroucés sur ses gardiens, et ne se prêterait guère, selon toutes les probabilités, à prendre la ciguë comme Socrate. Cependant on s'empressait déjà de demander aux chimistes les drogues nécessaires, et, chose surprenante! dans ce pays d'aqua tofana et de belladone, les plus savants hésitaient sur l'efficacité meurtrière de ces poisons. Un docteur allemand proposa l'acide prussique; on en mêla trois onces avec dix onces d'eau-de-vie, cela parut suffisant. L'eau-de-vie, au dire du cornac, était la liqueur favorite de l'animal; mais il fallait l'appeler par son nom à l'une des barricades élevées en un instant sur la place, le flatter et lui présenter la bouteille contenant le mortel breuvage…

«Sur ces entrefaites je me vis poussé par les flots de la foule vers le propriétaire de l'éléphant, l'ancien maître ou plutôt l'ancien tyran de la Bagata.

«Ce malheureux, avec ses vêtements et sa chevelure en désordre, ses paroles heurtées, son front mouillé de sueur, ressemblait presque en ce moment à un fou. Je m'approchai de lui, et, le tirant à l'écart, je me résolus à lui porter le dernier coup en lui apprenant que les sbires du gouvernement avaient fait évader la Bagata.

«Il poussa un cri rauque, un vrai cri de bête fauve blessée,—car la Bagata,—je ne l'avais que trop pressenti,—devenait, en ce moment suprême et terrible, son unique espoir; il fallait une voix chère et connue, une voix de femme, pour attirer et dompter le farouche animal; la Bagata pouvait remplir ce rôle de syrène mieux que personne…

«Il se disposait à l'aller quérir, quand je l'arrêtai et le clouai sur le sol avec cette nouvelle qui lui ôtait jusqu'à sa dernière lueur d'espérance…

«Bagata enlevée! Bagata hors de sa puissance!—Il se tordait les bras de fureur, de désespoir!

«Cependant l'animal jouait avec les traverses d'un énorme échafaudage qu'il venait de faire crouler comme un château de cartes devant lui; il courait çà et là sur la place Navone et continuait à semer partout l'effroi.