—«Je puis te rendre ton esclave,—dis-je alors à cet homme qui se nommait Severoli, avait la taille d'un Hercule, et pouvait broyer ma main de ses deux doigts.

«Il releva le front comme un homme ivre. Il ne m'avait jamais vu, il pensa peut-être que j'étais de la police papale.

—«Écoute, continuai-je: nul, excepté moi, ne peut savoir où est Bagata; mais j'ai quelques raisons de protéger cette fille. Renonce à tes droits sur elle, livre-la-moi, et cela par un écrit en bonne forme… Je vais la chercher, je te l'amène à cette condition!…

«Il me regarda d'un air de doute… Un combat violent se passait en lui, on eût dit qu'il renonçait à une fortune…

«Les clameurs de la multitude continuant, il céda enfin, entra avec moi dans l'échoppe d'un écrivain public et me signa ce que je voulais.

«Muni de cet acte de délivrance, je vole chercher la Bagata, je l'instruis de tout.

—«Oh! merci mille fois, s'écria-t-elle, vous êtes mon sauveur, mon maître, c'est à vous que je veux appartenir!

«Et en parlant ainsi, elle couvrait mes mains de ses baisers, elle versait des pleurs, elle était folle de joie!… L'idée de ne plus appartenir à ce misérable marchand la transportait. En un instant elle déroula devant moi le tableau naïf de ses espérances, de ses rêves; elle voulait consacrer sa vie à quelqu'un, me disait-elle, mais non la vendre; elle cherchait un frère, un ami dans celui que le sort allait rendre maître de son existence! Elle irait avec lui au bout du monde, elle quitterait Rome, le café de la place du Peuple, son propre frère enfin qui n'avait été pour elle qu'un cœur de bronze! Son imagination m'entraînait déjà, je l'avoue, vers des espaces imaginaires; ma promesse à Severoli me rappela bien vite à la réalité.—C'était la Bagata qui devait présenter le poison à l'éléphant!

«Quand je l'instruisis de cette clause absolue de notre traité, elle porta les mains à son front avec terreur, son sein se gonfla, une larme furtive tomba de ses grands cils noirs:

—«Pesaro, Pesaro! murmurait-elle en sanglotant, lui, mon seul ami! mon
Dieu!