—Oui, sans doute, continua-t-il avec rêverie. Mais je vous conterai cela un jour…

Et il recouvrit le tableau de son voile.

Le roi passa outre, non sans laisser échapper à l'œil de Monvel les signes d'une profonde émotion. Il parla d'autre chose, ouvrit un magnifique recueil de dessins, où il y avait des Watteau admirables, des vues de diverses contrées, une série de costumes suédois depuis les premiers temps de la monarchie, et même quelques autographes de têtes couronnées. L'écriture de Marie-Antoinette fut la première qui frappa les regards du comédien. C'était une lettre adressée au comte de Haga lui-même, à la sortie d'une représentation à l'Opéra, où elle lui avait promis de lui faire voir Vestris. Par un caprice malheureusement trop commun à ce dieu de la danse, il avait fait défaut ce soir-là au royal voyageur visitant les merveilles de Paris sous le nom d'emprunt de comte de Haga. Marie-Antoinette, alors dauphine, dont beaucoup d'écrivains ont trouvé moyen, de nos jours même, de calomnier la grâce et l'esprit, s'excusait gaiement devant Gustave III de l'impolitesse inouïe du sieur Vestris:

«Vous allez être roi, écrivait-elle au prince royal de Suède; mais il y a longtemps que Vestris est dieu!»

L'impertinence de Vestris avait déjà éclaté à l'occasion d'un pas où mademoiselle Heinel avait voulu danser, et, dans lequel en sa qualité de maître de ballets, il s'était réservé tout le brillant. Il fut sifflé d'abord dans la chaconne qui terminait l'opéra, et il insulta, à sa rentrée dans les coulisses, mademoiselle Heinel. L'affaire portée devant le Ministre de Paris, celui-ci crut devoir rendre justice à l'outragée. Vestris fut obligé, le lendemain, de lui faire agréer les excuses les plus soumises. Pour reconquérir son public ce soir-là même, l'illustre danseur se surpassa dans la chaconne, et y fit de si grands efforts, qu'en sortant de la scène il se trouva mal.

—De tout ce que j'ai vu avec mon frère à Paris, disait Gustave III à ce sujet, ce qui m'a paru le plus drolatique, c'est Vestris et l'éléphant! M. de Boufflers m'a fait des vers fort jolis[7], et je vous ai applaudi à vos débuts; mais Vestris furieux, Vestris voulant dévisager mademoiselle Heinel, il faut avoir vu cela! Pour l'éléphant, vous souvient-il qu'il se montra bien plus furieux que Vestris, vis-à-vis de mon secrétaire Stetten, qui le regardait d'un air de pitié et de dégoût? Cet infortuné Stetten exprimait sa répugnance par des gestes qui n'échappèrent point à l'intelligent colosse; il retira sa trompe, et, la dardant avec rage contre son détracteur, il ne s'en prit heureusement qu'à sa chevelure, qu'il dépoudra et mit en désordre! Si Stetten avait porté perruque, il fût revenu chauve dans notre carrosse jusqu'au palais.

À propos d'éléphant, continua le prince malignement, je ne dois pas oublier mon cornac, M. d'Alembert; car en vérité vos Parisiens me regardaient comme une bête curieuse! D'Alembert me promenait tant qu'il me fatigua.

—S'il faut avoir une rude tête pour penser avec vous, lui dis-je un soir, il faut avoir de rudes jambes pour vous suivre!

Les succès inouïs de mademoiselle Le Maure au Colysée[8], ceux de l'électricité par M. le duc de Pecquigny[9], les encyclopédistes, le coin de la reine et celui du roi, le sexe de d'Éon et l'esprit de Diderot, tout fut passé ensuite en revue par le monarque, dont les saillies n'étouffaient jamais la raison. Il avait tout vu, tout exploré dans ce court voyage parisien, d'où il ne fut rappelé que pour occuper le trône de Suède; et, pendant que l'impératrice de Russie faisait transporter à grands frais à Pétersbourg des morceaux de rocher pour servir de base à la fameuse statue de Pierre-le-Grand, il bâtissait, lui, sur le granit, en appelant de tous côtés la lumière sur ses projets, et en assurant, sans une goutte de sang, la sécurité publique. Dès 1780 il avait conclu, avec la Russie et le Danemark, ce fameux traité de neutralité armée qui eut tant d'influence sur les progrès du commerce dans le Nord; quelques années plus tard paraissait la convention entre le roi de Suède et le roi de France. Cependant, le calme qui semblait régner de toutes parts ne cachait que troubles et divisions intestines, comme on le verra par la suite, et pendant la diète de 1786, il s'était formé une opposition décidée, que dirigeaient quelques membres de la noblesse.

Monvel lecteur du roi, Monvel arrivé en Suède sur ces entrefaites et à une époque où le trône de France se trouvait lui-même si exposé, ne put se défendre d'un vif sentiment de douleur, à la vue de pareils symptômes. Par une singulière coïncidence, dont il ne parlait plus tard qu'avec les larmes dans les yeux, il fut conduit par le roi, le premier jour de son arrivée, à l'Opéra, que ce jeune prince s'était complu lui-même à faire élever, sans pressentir, hélas! l'horrible meurtre qui épouvanterait cette scène le 17 mars 1792!