Nous laisserons ici parler Monvel; les fragments de cette correspondance curieuse peindront mieux que notre plume la position du lecteur de Gustave III, à Stockholm, et la cour de ce prince, dont les encyclopédistes recherchaient beaucoup l'appui. Cette correspondance est datée d'avril 1785[10]:
«Si je ne t'ai point encore dit, mon cher ami, ce qu'est l'Opéra élevé par le roi dans sa ville de Stockholm, c'est qu'en vérité je m'occupe plus de la troupe tragique et comique que des représentations de l'Opéra en question, où l'on m'a fait pourtant l'honneur de reprendre l'autre jour, devant S. M. notre pièce de Blaise et Babet[11]. Je te parlerai plus tard de l'effet de cette reprise. Je passe maintenant à la salle où elle a eu lieu.
«L'Opéra bâti par Gustave III est un édifice d'une forme élégante; la façade en est ornée de colonnes et de pilastres corinthiens. Je puis l'assurer que les comédiens italiens en seraient fort satisfaits, et M. de Sauvigny lui-même, qui n'est pas toujours content de tout[12].
«L'intérieur de cette salle a la forme d'une ellipse tronquée; il ne répond pas malheureusement à la façade, car le vaisseau est petit et ne peut contenir plus de mille spectateurs. Il est fort richement décoré; mais ce qui va te surprendre bien fort, c'est que les places de la famille royale sont dans le parterre.
«Les costumes des acteurs appartiennent tous à la couronne, sans exception, et sont d'une grande valeur; à cet égard, l'Opéra suédois l'emporte sur tous ceux de l'Europe.
«Parmi les pièces suédoises que l'on donne à ce théâtre, il y en a un grand nombre composé par Sa Majesté elle-même, dont le talent, tu le sais, a excité plus d'une fois la jalousie littéraire de Frédéric de Prusse. Je trouve pour mon compte que c'est là un trait de politique bien digne du génie de Gustave III, d'avoir attaché la nation à son propre idiome, en le rendant celui du spectacle; c'est le moyen le plus sûr et en même temps le plus flatteur de porter la langue d'un peuple à son dernier degré de perfection.
«Le premier opéra suédois qui ait été donné ici est, je crois, Thétis et Pélée; mais la pièce nationale la plus goûtée en Suède est certainement Gustave Wasa. Un ballet occupe ici cent danseurs, et on y emploie quatre-vingts costumiers; c'est fort joli. Il existe dans le bâtiment de très beaux appartements destinés aux parties de plaisir secrètes du monarque; mais je puis t'assurer qu'ils sont de pure étiquette, bien que ce prince habite rarement avec la reine. J'ai vu dans ces pièces diverses deux ou trois toiles de l'Albane, que le prince a recueillies lui-même en Italie: elles sont délicieuses de fini.
«Ce n'est que depuis peu, et par une bienveillance toute royale pour nous, qu'on a introduit sur le théâtre de l'Opéra la représentation de quelques pièces françaises; cela se faisait in petto et devant des ambassadeurs et des étrangers. Dis à madame Dugazon que si je l'ai regrettée dans Blaise et Babet, en revanche cette troupe a redoublé d'efforts ce soir-là. Le roi était fort content.
«Cet édifice et le palais contigu forment le côté d'une fort belle place nommée la Place du Nord. On voit, au centre de cette place, le socle monumental qui doit supporter la statue équestre en bronze de Gustave-Adolphe[13].
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