«Mais quittons l'Opéra, mon cher ami, pour t'entretenir un peu longuement de moi.

«Sa Majesté Suédoise, en me nommant son lecteur, m'a imposé une rude tâche; persuade-toi que ce n'est pas là une sinécure.

«Pour peu que le détail de mes occupations au palais t'intéresse, je vais te le faire avec une grande exactitude.

«Je me lève le matin de fort bonne heure, et sur la pointe du pied, de peur d'éveiller le comte de Geer, près de qui l'on m'a donné en ce moment une chambre au palais; je me rends de là au club des négociants, où je déjeune. Les appartements de cette maison consistent dans une longue salle à manger, un salon de billard, et un cabinet de lecture où l'on trouve les papiers étrangers et même ceux de France, auxquels je tiens essentiellement. La vue de l'hôtel, qui donne sur le Méler, est très belle; on découvre, du balcon, les rochers qui dominent ce lac, et dont la cime est couronnée pat les dernières maisons des Faubourgs.

«Il y a dans Stockholm un autre club supérieur au premier par le style et la dépense qu'y s'y fait; mais je m'en tiens à celui-ci, d'abord parce que M. Sparmann m'y a présenté[14], puis j'y rencontre Sergell le sculpteur, dont je t'ai déjà parlé dans l'une de mes précédentes lettres. Le moka est loin de valoir ici celui que nous prenions tous deux au café de la Régence; mais comme j'abhorre le thé, cette boisson anglaise qui jaunit les dents, il faut bien que je m'en contente. Après la lecture des gazettes, je me rends au théâtre, non sans donner en passant quelque attention à la diversité de costumes qui m'assiége en cette capitale, où chacun paraît dispos, content et robuste. En sortant du théâtre, tu peux t'imaginer aisément la série de mes travaux: je cours à la poste recevoir ou porter mes lettres; de là je me promène sur la grande place avec quelques banquiers et commis qui ne manquent jamais de se plaindre devant moi de la pêche du hareng dont le dépérissement est sensible. Ces gens-là sont pour la plupart assez ennuyeux: mais les personnes du premier rang en Suède ont l'esprit si cultivé que cela gâte. Je n'en veux pour preuve que la causerie intelligente et profonde des seigneurs qui entourent Gustave, et parmi lesquels je dois placer le comte de Fersen, qui m'aime singulièrement.

«L'heure à laquelle je dois faire ma cour ordinaire au roi est fixée à dix heures. Je me presse, j'arrive; mais il m'est bien difficile de voir dans le bienveillant et ingénieux souverain qu'on nomme Gustave III un autre personnage que le comte de Haga! L'aimable frère de notre amie commune madame Lebrun[15], m'écrivait l'autre jour pour me demander des conseils sur la façon de lire certains vers; ces conseils il eût pu les demander à Sa Majesté, qui est, en fait de lecture poétique, un excellent juge. Je lui ai fait répéter moi-même l'autre jour quelques vers du roi Léar[16], et elle me les a redits avec une sensibilité, une douleur qui eussent ému Brizard. Ce prince est un modèle d'esprit, de délicatesse et de prudence; il a fait vers moi le premier pas de si bonne grâce que j'en suis vraiment tout pénétré. Ce qu'il y a de bon dans cette cour hyperboréenne, c'est qu'on n'y voit point de femmes ridicules comme la B…, qui tourne en raillerie les plus sérieux sentiments; point de soupeurs assommants comme Ch…; point de correcteurs de petits vers comme V…; point de petites sottes comme mademoiselle d'A… et point d'avocats comme M… Des déjeuners, des concerts, des promenades occupent les loisirs de cette multitude de courtisans: la gaieté, la grâce s'emparent ici de tous leurs moments, de toutes leurs heures. Le roi n'est impérieux que dans une chose, il exige de ceux qui l'écoutent qu'ils lui rendent histoire pour histoire; il préfère les douceurs d'une conversation choisie à toutes les parties de pêche, de chasse et de danse. Nul plus que lui ne s'est attaché à l'examen de notre société française: sa verve et son esprit philosophique s'en ressentent, il ne lit que les auteurs qui ont écrit de conviction; tous les autres, selon lui, se sont privés eux-mêmes de lecteurs. Son domestique est admirablement composé; il donne, après cinq ans, des pensions aux vieux serviteurs, des maris aux jeunes filles; il prétend que ne récompenser qu'à la fin de la carrière, c'est acheter des serviteurs, et qu'après tout, les serviteurs sont des hommes. Nos lectures ont lieu le plus souvent dans la serre du palais, salon parfumé où les cocotiers de l'Inde, l'arbre d'O-Taïti, les grenades d'Espagne, les figues et les jasmins s'épanouissent comme dans leur sol naturel, tant on donne un soin royal à ces travaux exotiques, tant le nombre de ces jardiniers dévoués au maître est abondant. Chaque livre qu'il me fait ouvrir est surchargé de notes qui attestent à la fois et son goût et son respect pour le vrai; c'est l'ami de la raison et de la nature, et me voilà forcé de recommencer avec lui un cours d'hommes illustres de tous les pays. Il interroge, je réponds, et tu peux le croire, la lecture est souvent interrompue.

«—Que fait d'Alembert?—Il raconte.—Francklin?—Il se montre.—Diderot?—Il rumine.—Saint-Lambert?—Il versifie.—Que vous donnera Necker?—Des plans.—Raynal?—D'anciens contes.—La Guimard?—De longs soupers.—Greuze?—De charmantes toiles.—Désaides?—De bonne musique, etc., etc.

«Tu vois que je n'oublie rien! Par exemple, il m'a reproché l'autre jour de l'avoir endormi en lui lisant les Incas. C'était là, il est vrai, un crime de lèse-majesté!

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«Presque tous les grands seigneurs, parlent ici français, ce dont je bénis Dieu et la Baltique.