«Les manœuvres commencent de fort bon matin; le roi y assiste ainsi qu'à la petite guerre, car nous avons ici un camp depuis peu. D'ordinaire, il est à pied; mais quelquefois aussi il traverse la ligne dans une calèche à six chevaux, accompagné de quelques officiers ainsi que de six pages de sa maison et d'une escorte de gardes du corps. Les soldats sont disciplinés et vigoureux; les levées se font sur les terres qui appartiennent à la couronne; ces domaines se nomment Hemmans et se partagent en districts. L'armée compose ici une grande force constitutionnelle et à la fois une défense peu onéreuse pour le peuple.

* * * * *

«[17] Mais comment passer sous silence, mon cher ami, la scène qui m'a peut-être le plus impressionné depuis que j'existe, une scène qui te peindra à la fois les déchirements de mon âme depuis huit grands jours et l'inépuisable intérêt de ce prince, qui prend à tâche de me cacher toujours le roi pour ne me laisser voir que l'ami?

«Depuis que je réside ici, Sa Majesté ne m'avait jamais entretenu de mes affaires particulières; un hasard récent l'a mise à même de les pénétrer: maintenant la voilà instruite aussi bien que toi de la liaison que je laisse en France.

«Sa Majesté avait bien voulu m'inviter l'autre semaine à une partie de campagne dans un château voisin, afin de me mettre un peu à même de considérer le caractère rural de ses Suédois. On m'avait parlé beaucoup des paysannes de la Dalécarlie; la beauté de ces femmes a beaucoup de rapport avec celles de la principauté de Galles. Les faneuses surtout attirèrent mon attention. C'était merveille, en effet, de voir ces filles à la taille enchanteresse, ayant fait le voyage à pied pour voir leur roi, sur le seul bruit de son séjour momentané dans ce palais que l'on nomme Haga, et qui est situé à un mille et demi de la porte septentrionale de la ville. Ce joli domaine et ses jardins ont été disposés sur les dessins même de Gustave III, Marselier l'a secondé. Nous arrivâmes à ce palais en miniature par une allée touffue d'arbustes les plus beaux et les mieux fleuris que j'aie vus dans le Nord; une chaîne pittoresque de rochers couverts de pins régnait à une petite distance.

«Le château, construit en bois peint de façon à imiter la pierre, consiste dans une façade à trois étages et deux ailes très longues formant galerie. Il est situé à l'extrémité d'une belle prairie sur les bords du Méler, qui forme en ce lieu une magnifique nappe d'eau. La distribution des terres dépendantes de ce palais et de ses bâtiments me rappelait trop le Petit Trianon, pour que je ne songeasse pas à notre chère reine Marie-Antoinette.

«Cette suave et noble figure évoquée une fois par mon souvenir, il ne me fut plus possible de m'en détacher. Il me semblait vraiment qu'elle me suivait douce et rêveuse, dans ce frais pèlerinage où il ne manquait que sa laiterie et son théâtre. Que de fois, en la faisant répéter à Trianon, mon cher Désaides, mes yeux s'étaient mouillés de larmes furtives; que de fois quittant sa brochure, j'avais comprimé l'élan qui me poussait à ses pieds! Comme notre belle reine, Gustave III passait une grande partie de son temps dans ce séjour, il avait tous ses goûts purs, élevés, et surtout celui de faire le bien.

«Je ne tardai pas à m'enfoncer dans les rochers qui forment la beauté de ces sites romanesques. J'étais venu dans la voiture du comte de Fersen; mais des soins multipliés l'appelaient près de Gustave: je jouissais donc seul du calme enchanteur de ces beaux lieux.

«—Excellent endroit pour faire une pièce à ariettes, vas-tu dire;—car vous autres compositeurs, habitués à ne poursuivre que des notes, vous ne voyez que la musique dans ce beau livre de la création! Mais que tu eusses vite baissé pavillon, mon pauvre ami, devant les rossignols, les bouvreuils, les rouges-gorges! Tous ces chanteurs ailés formaient au-dessus de ma tête un séraphique concert.

«Une petite pluie douce et tiède était venue mouiller complaisamment sous mes pieds la sciure odorante tombée des mélèses, la neige des acacias et les pétales ouverts dans les herbes. En vérité, ce jour-là, j'étais poète; mon cœur s'ouvrait à toutes les joies, à tous les espoirs, à l'amour et à la vie! Ces faneuses, aux jambes nues, aux yeux d'un bleu doux et mélancolique, dont la nourriture n'est pourtant que du pain noir et de l'eau, le costume une jupe grossière, je les comparais aux nymphes de notre Opéra: c'était un corps de ballet qui valait pour moi celui de Rebel et de Francœur! Je me laissais aller involontairement à une rêverie silencieuse; je poursuivis ainsi ma promenade jusqu'à ce que je me trouvasse fatigué.