«Je m'assis sur un grand quartier de roche, vis-à-vis d'un pavillon aux vitres de couleur, dont la porte était fermée. Le calme profond de ce lieu, sa fraîcheur et son attrait, tout concourait à m'entretenir dans une méditation telle, que mes pensées m'emportaient à mon insu vers le climat que j'avais quitté.

«Là aussi, me disais-je, il y a des bois enchantés, des abris chers au poète et à l'oiseau; il y a des cœurs amoureux de l'ombre et du silence! Verdoyantes allées de Trianon, charmilles de Marly, beaux arbres de Fontainebleau, gazons de Chantilly, rives d'Hyères, où m'entraîna tant de fois Ducis, que de fois ne me vîtes-vous pas, un livre ou un rôle à la main, demander à vos aspects le doux repos qui semblait me fuir; le bonheur de l'oubli et la chasteté de l'étude! Un rôle qu'on apprend sur le velours de la mousse, près de la source qui chante, de l'oiseau qui vous écoute, des feuilles qui tremblent ou de l'abeille qui bourdonne, c'est un ami avec qui l'on se perd pour travailler et causer! Un pauvre comédien devient bien vite près de vous un homme riche; tout ce vert des prairies, tout ce bleu du ciel est à lui et se réfléchit sur son rôle comme sur un miroir! Admirables voix que celle du soir, où l'on trouve des voix et des tendresses inconnues, cris de l'ouragan qui couve et qui s'unissent à vos cris, nuits étoilées où devait aimer Roméo, nuits terribles où la foudre devait effrayer Macbeth! Consulter Dieu dans ses œuvres, c'est ouvrir à son génie les portes d'un monde; lire les poètes devant lui et sous ses yeux, c'est les élever, les agrandir!

«Ainsi me perdais-je dans cette contemplation pleine de charmes. Par un retour insensible, j'en vins à me ressouvenir de cette nature factice du théâtre, de ces arbres et de ces cieux en carton qui me parurent odieux.

«Pendant que je rêve ici, pensais-je, on me déchire là-bas; le tripot de la Comédie se remue. Molé ne m'écrit que rarement et il ne m'écrit jamais ce qu'il pense. Dugazon me menace de publier mes Mémoires si je ne reviens. Brizard et Dazincourt jettent les hauts cris, on fulmine contre moi des réquisitions au théâtre et à la cour! Messieurs les gentilshommes de la chambre, de la sanction desquels je me suis passé, sont capables d'en référer à Gustave III! Il n'y a que Fleury à qui mon départ assure une vraie fortune! Et les femmes, les femmes de cet aréopage couronné! elles me déchireraient comme des furies, depuis cette désertion!

«En ce moment même et comme je m'arrêtais à cette pensée, il me sembla qu'un fer ardent venait de pénétrer ma poitrine; j'y portai la main, ce n'était pourtant qu'un simple papier… une lettre, Désaides, dont le contact me brûlait.—Cette lettre était de madame Mars!

«Pauvre femme! comme elle déroulait dans ces quatre pages si tristes, si accablées, si brûlantes, l'état actuel de son cœur! Mon départ précipité lui avait donné le coup de la mort, et depuis ce temps elle n'accusait même plus, elle se contentait de noter jour par jour toutes ses souffrances. L'avoir délaissée de la sorte, elle et cette enfant si douce et si chère! m'être enfui subitement sans leur avoir même laissé mes larmes et mes caresses pour adieu! Tu peux te douter de ces douleurs, de ces angoisses incessantes! Et ce n'était pourtant que la cinquième lettre de ce genre que je recevais depuis mon long séjour à Stockholm, tant j'avais mis d'art à calmer son chagrin par l'espérance, tant je me berçais moi-même de l'idée de la rejoindre un jour, elle et ma chère Hippolyte, une fois que je me serais dégagé de ces liens d'ambition et de fortune qui me retiennent ici! Si les lettres de l'infortunée étaient rares, en revanche elles avaient gardé sur moi un tel pouvoir, qu'après les avoir lues je demeurais souvent trois jours dans un morne accablement. Aucune partie de plaisir, aucun devoir n'eût pu m'en faire sortir; ces jours-là je me renfermais dans ma chambre et je ne la quittais que sur le soir. Ce qui me désolait, ce qui m'irritait, c'était cette perpétuelle insistance de ma victime au sujet du mariage projeté; elle me rappelait ma promesse avec toute l'exigence du souvenir, toute la fierté de la douleur! Je finis bientôt par ne voir en elle qu'une créancière importune; j'appelais à mon aide l'exemple de Molière, et je me disais qu'un comédien ne doit pas se marier. Pour elle, en m'écrivant, elle n'avait que ce seul but-là, et ce but me révoltait. Tu peux te figurer aisément cette répugnance, toi qui me sais depuis longtemps ennemi de toute entrave. Ma fortune d'ailleurs ne motive-t-elle pas mes refus? Comment se dénouera ma fugue en Suède? par une pension sans doute. Or le roi ne paraît pas pressé de me renvoyer à messieurs de la Comédie. Je ne te dirai pas les termes de cette lettre, tu te les figures; je n'ai vu là seulement ni apprêt de style, ni douleur forcée, et cependant la pauvre femme continue de jouer la tragédie! Bref, je serais perdu si je la revoyais un jour seulement, car je l'aime de toute la force de mes souvenirs. Elle veut quitter le théâtre, et cela serait folie. Maintiens-la, je te prie, dans l'idée contraire; tu trouveras d'ailleurs sous ce même pli un mot écrit pour Valville à ce sujet. On a bien raison de dire qu'on ne fait jamais dans la vie ce que l'on veut. Il y a huit grands jours que je reçois cette lettre de France, je la lis, je la relis, puis je me jure ensuite de ne plus la relire; et vois, cependant, Désaides, elle se retrouve encore toute ouverte sur mon bureau pendant que je trace ces lignes, mes yeux ne peuvent l'éviter, je croirais faire un crime en la brûlant! Tu vas voir maintenant si la fatalité ne se mêle pas de moi!

II.

Suite de la lettre de Monvel.—Le roi et le Comédien.—Proposition embarrassante.—La Clémence d'Auguste.—Mademoiselle Cléricourt.—Divers portraits.—Le poète Bellmann.—Kellgren, secrétaire du roi.—Galanterie de Charles XII.—Lidner.—La Sapho suédoise.—Swedenborg.—Le Docteur de la Lune.—Prédiction faite à Kellgren.—L'armurier du roi.—Vision de Gustave III.—Rapprochement de cette vision avec une anecdote de Pichegru.—Retour de Monvel en France.

«Je demeurais assis vis-à-vis du pavillon, écoutant ainsi ces voix diverses et agitées de mon cœur, quand une main se posa sur mon épaule… Je me retournai brusquement, et je vis Gustave III.

«Le bruit de ses pas avait été sans doute amorti par la mousse qui tapissait le sentier; je demeurai muet, interdit comme un homme qui sort d'un rêve!