«Le roi sourit de mon étonnement, me fit signe de me lever; cela fait, il me prit le bras avec une grâce charmante.

«Comprendras-tu, Désaides, ce qui dut se passer en moi dans un pareil moment? Un mot, un geste du roi me faisait son ami, son égal! Et j'étais bien éveillé; ce n'était point un jeu de mon imagination, un rôle appris et joué sur le théâtre de Stockholm; non, c'était le prince, c'était le roi, Gustave III, qui me parlait! Tout ce qu'avait rêvé cet homme était beau; tout ce qu'il réalisait déjà était grand! Il avait changé à lui seul la forme d'un gouvernement, et cette révolution s'était opérée presque sans effort, tandis que la nôtre qui s'élabore, Désaides, que de sang, que de crimes ne coûtera-t-elle peut-être pas! C'était un roi de chevalerie, jeune, ardent, si noble que la plupart des courtisans s'en montraient jaloux; tour à tour sévère, élégant, ou valeureux, il imprimait à son siècle un cachet de nationalité; son éducation semblait se résumer par ce seul mot: Reconquérir! Et en effet, Désaides, il avait reconquis, par le plus audacieux de tous les coups, sa souveraineté et son peuple; il aimait la poésie et il couvrait les poètes de son manteau; il idolâtrait la France, et on ne parlait guère à sa cour que la langue française: il ne lisait lui-même que des livres français et s'inquiétait fort peu des vers venus d'Allemagne! C'était un soleil vers lequel tous les rayons de la froide Baltique convergeaient: il écrivait avec le comte de Tassin; il collaborait avec Kellgren, il protégeait chez lui Dalin et Léopold; ailleurs Diderot et Helvétius! Et c'était ce monarque, ce prince qui venait à moi! Il m'avait cherché à travers les solitudes vertes du château de Haga, moi son lecteur officiel, moi directeur en titre de sa troupe française; et, je ne le prévoyais que trop à la sensibilité affectueuse de son regard, ce n'était point de prose ou de vers qu'il allait m'entretenir; non, un intérêt bienveillant le guidait seul vers ton ami: ce n'était plus le roi, c'était Gustave!

«À l'entour de nous, tout était vrai, imposant! La nature elle-même prêtait à cet entretien la solennité de son silence, je retenais mon haleine, j'allais écouter le roi!

«L'écouter loin de tous les seigneurs, loin de tous les importuns, moi, pauvre comédien mis à l'index de la société!

«Je me trouvais ainsi, comme par miracle, entre deux royautés, mon cher Désaides, l'une créée par Dieu et aussi éternelle que lui, l'autre bâtie par les hommes et aussi fragile que leur nature! Sur ma tête un ciel éclatant, limpide; à mon bras le roi de Suède! Pour la première fois de ma vie, je sentis le feu de l'orgueil courir dans mes veines! Un pareil triomphe! Ah! j'aurais donné tous les autres pour celui-là!

«—Monvel, me dit le roi, vous ne m'attendiez pas, convenez-en.

«—J'en demande pardon à Votre Majesté, elle a dit vrai. L'homme est fait de la sorte, qu'il espère souvent un bonheur trop loin de lui pour l'atteindre, et ne devine pas celui que Dieu lui tient en réserve dans sa bonté…

«—Je tenais à vous voir ici, reprit Gustave, c'est ma résidence favorite, et j'y suis trop calme, trop heureux pour que mes moindres désirs ne s'y réalisent pas.

«Je ne compris point d'abord le sens de ces paroles, et je gardai le silence, attendant que le roi daignât m'en donner l'explication.

«Ce que Gustave m'avait dit au sujet de ce séjour concordait avec l'idée que j'avais dû m'en faire, d'après les récits de la cour; c'était, en effet, à Haga, qu'à la révolution de 1772, il avait consulté secrètement ses amis sur la lutte qu'il commençait. Cette circonstance l'avait même déterminé à prendre dans ses voyages le nom de cette résidence qui lui était devenue si chère.