Les vignes sauvages pendent et traînent sur les abris de laine et de toile, de roseaux ou de branches et sur ceux qui ne sont qu’une éblouissante draperie jetée d’un buisson à l’autre ou un tapis d’Orient accroché entre deux figuiers au tronc lisse, blafard et convulsé. Un peuple entier, peuple croyant, peuple fidèle, archaïque et joyeux, est rassemblé dans la vallée étroite et l’habitera pendant les trois journées que dure la fête annuelle de ce district montagnard. Chacun prie plus ou moins isolément ; les repas et les divertissements se prennent en commun.

Au long d’un cours d’eau, des lauriers-roses s’étendent, se déroulent et foisonnent dans un total épanouissement. Sous des menthes et des renoncules, filtrent des sources où piétinent les moutons et les chèvres voués au sacrifice pour honorer le saint et pour nourrir son peuple. Dans la terre rougeâtre et mouillée, des pétrisseuses d’argile sont accroupies, lentement actives. Leurs mains naïves et savantes recréent des vases cornus, des coupes, de larges plats qui sèchent au soleil ou cuisent dans un four primitif, édifié de galets, de débris de poteries anciennes et de boue fraîche.

Une fantasia, dont les escadrons se renouvellent, court et se cabre dans l’espace libre. Avant peu, la galopante monture d’un cavalier désarçonné, fuyant à travers le campement, ou une bête échappée et poursuivie par les sacrificateurs, ou quelque querelle des enfants belliqueux, brisera l’œuvre des pétrisseuses d’argile qui referont inlassablement les fragiles ustensiles du ménage arabe.

Excitées par les cris des jouteurs, les hululements des femmes applaudissant les hardis et les préférés, elles chantent ou se querellent à tue-tête, d’une voix aiguë, persistante.


Proche de ce vacarme, il est une région d’implacable silence.

Au bord de la vallée du soleil et de la vie exubérante, il y a le jardin de l’ombre de la mort. Une barrière de brousse arborescente l’environne et le défend, si épaisse qu’elle ne laisse filtrer ni les paroles ni les autres bruits. Les hautes frondaisons des chênes-zéens et des oliviers séculaires y retiennent des ténèbres vertes, attiédies par les rayons extérieurs, qui les effleurent, mais ne les pénètrent jamais. Les mousses naissent et meurent, contre le tronc des arbres et sur le sol, sans avoir connu la réelle lumière du jour.

Point de sentiers dans cette solitude, point de traces du va-et-vient perpétuel des vivants ; ceux qui entrèrent une fois dans cette ombre ne sont pas ressortis. Et ils n’entrèrent pas glorieux, avec des chevaux de fête, ou humblement, avec des pieds poudreux chaussés de sandales de peau de chèvre ; mais, lavés par les plus solennelles ablutions, ils y furent portés sur le bât d’une mule ou sur les pieuses épaules de leurs frères et de leurs amis.

On les a couchés au hasard, dispersés ou voisins les uns des autres, leurs pieds rigides dans la direction du Levant et très peu de terre recouvrant leur corps insensible. Ils ont cru dormir, dans le repos absolu de leur chair et de leurs os. Ils avaient été laissés au silence : ceux-ci dès le lever du soleil, ceux-là avant la tombée du jour. Or, dès le crépuscule, les chacals glapirent. Les ravageurs nocturnes s’appelèrent d’un bord à l’autre bord des forêts. Rampant comme des reptiles, se coulant comme des panthères en chasse, ils franchirent les défenses de la broussaille, ils rôdèrent sur le sommeil des morts jusqu’au moment où l’odeur de la corruption désigna à chacun la place et la proie.

Tant d’ongles fouisseurs ont attaqué tant de sépulcres que les cadavres ont rejailli hors de la terre enveloppante. Ils ont été rongés, rongés, rongés…