Maintenant, tout ce que les mâchoires voraces ne purent broyer est entassé dans l’ombre verte ; monceaux de fémurs et de tibias, de vertèbres et de clavicules vides, monceaux de crânes dont les dents luisantes sont l’unique clarté du lieu.
Ici les femmes n’aiment point à errer ni à échanger les bavardages coutumiers des cimetières islamiques et les hommes hésitent à prier. L’habituelle sérénité de la mort musulmane y prend un profil macabre et s’y drape de réalisme, cruellement. Absente la douceur blanche et bleue des nécropoles méditerranéennes, toutes faïences et badigeon clair. Absente la chaude sécurité des terres désertiques où les tombes restent égales dans l’argile conservatrice et le sable gypseux. Absents le parfum prodigieux des roses et des marjolaines et l’odeur ensoleillée de la terre sèche. Seules stagne la senteur fade des moisissures anciennes et s’accuse la dureté de lignes des têtes anonymes qui, n’ayant plus de regards ni de pensées, conservent la suprême ironie d’un rire infini.
Dans la vallée où régnaient les vivants, une pouliche bondit tout à coup, une pouliche couleur de henné au chanfrein busqué, au petit œil fauve, la crinière et la queue rasées selon l’usage montagnard. Autour d’elle cavalcadaient des poulains noirs ou gris tourterelle que suivait, d’une marche pesante, mais infatigable, une très vieille jument blanche recouverte d’une housse balayant les traces de ses sabots sans fers. Des gamins à demi nus fouaillaient les poulains endiablés pour conserver l’allure et les distances que leur imposait l’Enfant, montée sur la pouliche rousse.
Cette cavalerie juvénile avait aisément franchi la croupe de la montagne difficile et galopé en file indienne dans les sentiers abrupts des corniches et des ravins.
Au milieu de la vallée, l’Enfant agrippa sa monture par les oreilles et l’arrêta net. Alors, les grands cavaliers, les hommes, ses féaux, poussèrent le cri guttural de l’enthousiasme. L’un d’eux mit pied à terre, l’enleva brusquement dans ses bras et la posa sur le dos de son étalon harnaché d’une selle de velours cramoisi brodé d’or pâle. L’amazone n’atteignait pas aux larges étriers damasquinés, mais ses genoux serraient le corps de la selle avec une violence heureuse. Elle saisit la longue lanière de la bride aux œillères faites de deux morceaux de peau de panthère. D’un à-coup brusque du mors barbare, elle enleva le royal étalon, et, dans le tintement des étriers libres, parmi la poudre, le vacarme et le soleil, l’Enfant mena la fantasia de la folie des hommes et des bêtes.
Les feux flambaient devant chaque abri. L’obscurité chassait déjà le crépuscule bref des replis de la vallée. L’Enfant avait décidé de passer la nuit parmi les pèlerins et un messager s’en alla prévenir les parents de cette fantaisie.
Lasse de son jeu équestre, guettant avec l’apaisement du tumulte des humains le recommencement du tapage nocturne de la forêt, un moment, elle circula suivant la lisière des bois, puis vint s’asseoir dans le silence et le jardin de l’ombre de la mort. Le contour des arbres s’amollissait. Ils éprouvaient comme une détente de n’avoir plus à étirer leurs rameaux serrés pour les opposer aux rayons du soleil. Les entassements sinistres, qu’on distinguait encore, paraissaient plus blafards et plus immobiles. Peu à peu, ils revêtirent des aspects de larves et de chrysalides. Il fallait des yeux de félin pour ne perdre aucun de leurs détails.
L’enfant imagina de nouvelles créatures spectrales, mais vivantes et animées, sortant de ces amas horribles sur lesquels la dissolution n’avait plus de prise et qui s’éterniseraient dans l’ossuaire.