Malgré l’ombre toujours plus dense, elle voulait scruter l’inscrutable, les orbites sans prunelles dont le nombre regardait partout à la fois. Pensive dans son infrangible orgueil, elle confrontait sa personnalité, marquée de féodalité physique et intellectuelle, avec ces éléments d’humilité et la secrète leçon d’effroi qui s’en dégageait.

Au temps de leur rôle dans la charpente humaine, ces ossements assemblés avaient été les grands-pères de ses serviteurs et de ses vassaux d’aujourd’hui. Puisqu’elle dominait sur les fils et les petits-fils, elle pouvait à son gré fouler ces débris sans que nul osât le lui défendre. Mais elle n’abusait point de son pouvoir pour des choses basses ou iniques.

Si les débris de quelqu’un de ses ancêtres avaient fait partie de ces débris, elle se fût laissé envahir peut-être par la mélancolie. Elle eût considéré la fragilité de sa forme et la valeur éphémère de son règne dans l’inéluctable acheminement vers la fin naturelle, à travers les hasards que suscite la destinée. Sachant la qualité de ces morts, dans la nuit dont elle n’éprouvait aucune crainte, tandis que se précisait sous bois le mouvement multiple des bêtes du soir, elle mesurait seulement le bondissement de son sang plein d’allégresse, la pérennité de son plaisir de vivre et la richesse et l’étendue des manifestations de sa vie. Cela d’autant mieux qu’elle percevait obscurément, sans rien en déterminer, les forces mystérieuses, latentes, de sa féminité.

Elle savait à peine qu’elle deviendrait une femme, et qu’elle posséderait alors une puissance sans limites, et qu’elle s’enivrerait de cette puissance pour jouir et pour souffrir, pour faire œuvre créatrice ou dissolvante, porteuse du genre humain et subtile esclave de l’homme afin de dominer sûrement dans tous les siècles ! Mais elle sentait prendre source en elle le fleuve profond de l’avenir.

Entre les draperies et les tapis tendus, l’Enfant s’était saoulée à respirer les parfums des femmes, à ouïr les fabuleux récits et les sensuelles musiques. Maintenant, les paroles des mélopées aux traînantes plaintes d’amour, les mouvements des danseuses, qui s’exaltaient jusqu’à l’hypnose en l’honneur du saint, viraient et bourdonnaient dans sa tête pleine de sommeil. A travers le flottement des voiles et le rythme serré de la danse, elle ne dénombrait plus les bras secouant des foulards de soie et heurtant de pesants anneaux d’argent ciselés d’antiques dessins. Ils s’élevaient et s’abaissaient sans répit, marqués de tatouages berbères si anciens, que plusieurs finissaient par être peu à peu défigurés et se stylisaient ayant perdu les contours exacts des formes originaires.

L’Enfant gagna l’abri où elle devait dormir seule, car les femmes ne se lassaient point de leurs divertissements, pas plus que les hommes qui, non loin, jouaient, dansaient et chantaient aussi.

Elle se trouva dans une cabane obscure, dérangea quelques poules perchées sur des nattes repliées ou couchées à même le sol, et atteignit aisément le lit qu’on lui avait fait en superposant les plus épais tapis et les plus souples couvertures. Un voile de femme, embaumant la rose et les épices, servait de drap.

Elle allait s’anéantir dans le sommeil. Déjà, elle n’entendait qu’en rumeur diffuse le heurt des tympanons, les voix humaines, le roucoulement ou la stridulation des flûtes pastorales ou guerrières. Quelque chose d’infiniment doux, insaisissable et véloce, passa contre sa joue, à travers ses cheveux. Ses yeux, qui se fermaient invinciblement, reprirent toute l’acuité de leur regard accoutumé aux ombres comme à la lumière. Une lueur, sensible à peine, auréolait l’ouverture unique de la cabane.

La dormeuse à demi-éveillée discerna chacun des petits tas de plumes qui étaient les poules endormies. Une d’elles caqueta subitement, puis eut un gloussement brusque achevé dans un gargouillement bizarre. L’Enfant pensa que cette humble volaille rêvait un rêve de peur ou de colère.

Peu après, une autre poule cria, d’un cri semblable, et dont ses congénères ne s’émurent pas davantage. Et ce fut une autre, et une autre encore, celle-ci à portée des petites mains, celle-là qui ébaucha des battements d’ailes.