L’était-il vraiment ? N’allait-il pas se relever, maladroitement et puissamment appuyé sur ses pattes arquées, les tendons raidis ?

Irrésistiblement, elle l’appela :

— Moueddin…

Mais il ne tressaillit point en entendant les inflexions de sa voix sur les syllabes familières et déjà les mouches envahissaient ses yeux sans images.

Pourquoi l’Enfant se sentait-elle atteinte par cette mort plus que par celle d’aucun animal favori perdu jusqu’à ce jour ? Depuis quelques mois, les incidents et les événements qui traversaient sa vie revêtaient une gravité singulière, s’imprégnaient d’un caractère d’oracles sibyllins, d’avertissements mystérieux. Des certitudes, qu’elle n’avait jamais eu prétexte d’étudier ni de discuter, se soulevaient et semblaient vouloir s’en aller hors d’elle, en silhouettes éplorées, processionnaires sur un indescriptible et bizarre chemin. Dans sa pensée, nette et claire comme une tente ensoleillée, d’autres ombres anxieuses, imprécises, entraient, faisaient les ténèbres parce que, derrière elles, retombait le pan de la tente ouvert sur l’horizon.

Il en était ainsi depuis la rencontre de l’Enfant avec l’Homme nu.

Elle reprenait souvent l’étrange manuscrit, ce testament sans exemple que gardait un serpent dans un buisson de myrte, et les mots se précipitaient sur son esprit sensible et dans le trouble nouveau de son cœur comme des gouttes d’huile sur un feu flambant.

— « … elle est telle un vin frais rempli du suc des vieilles treilles… Mais l’amphore est fragile et la vie a grand soif… »

La rébellion de Draïdi lui avait démontré la dignité d’autrui opposée à la sienne. La révolte des Kabyles témoigna que sa souveraineté n’était pas inaccessible. Un désarroi profond, invinciblement, l’envahissait.

— Suis-je donc l’amphore à ce point fragile que n’importe lequel des hasards de la vie puisse me briser ? Tomberai-je comme Moueddin, pleine de fierté, d’ardeur et d’élan, en ignorant comment et pourquoi je tombe ?