— Oh ! modeste ! Nous savons quelle philanthrope double l’artiste que vous êtes. Votre récompense, c’est de voir votre zèle et votre mérite compris désormais. Vous avez et vous aurez des émules. Les temps sont propices pour toutes les bonnes initiatives humanitaires. Les préjugés de races disparaissent. C’est là le règne de la raison éclairée et le gouvernement algérien lui-même veut que le barbare puisse s’élever jusqu’au civilisé et le vaincu fraterniser avec le vainqueur.
— C’est la meilleure récompense, Noura, cet acheminement vers l’abolition des inimitiés, vers l’amour réciproque des peuples, cette possibilité pour tous de prendre part au banquet d’une vie plus saine et plus large. Une générosité d’âme se généralise dans la multitude et tend à vouloir atténuer toutes les misères, les injustices ou les erreurs commises par la destinée sur un trop grand nombre d’êtres. Le simple geste d’instruire les mains des petites brodeuses, des tisseuses de tapis, des petits peintres de céramiques, ce simple geste suffit pour prouver à la foule musulmane qu’elle est notre sœur, que nous l’aimons, que nous voulons son bien. Et le salaire, si modique qu’il soit, suffit pour éviter bien des douleurs.
— Après l’éducation des doigts viendra celle de l’esprit, dit Noura. Nos Algériens suivront l’exemple des Tunisiens. Leur mentalité s’avivera. Au lieu de silhouettes contemplatives, nous verrons en eux des créatures agissantes. Réjouissons-nous pour l’avenir.
Elles prirent congé des deux femmes indifférentes à l’enthousiasme de la jeune fille.
— Restez avec la paix.
L’Amie conduisit Noura dans d’autres logis. L’ombre de ces retraites embaumées de benjoin, bruissantes de bijoux et de murmures arabes était envahie par de laids et discordants emprunts faits au luxe hétéroclite de notre civilisation ; des armoires à glace, des lits anglais, des glaces dorées, des consoles Empire et tout un ameublement, style Louis XV, incrusté de nacre syrienne.
— Les premiers pas vers l’assimilation, soulignait l’Amie avec une ironie triste.
Elles pénétrèrent dans la demeure d’une noble famille où régnait le culte des ancêtres puissants autrefois, et celui de l’émir des émirs, Abd-el-Kader. Le chef de la maison était malade, gravement, et, en signe de chagrin les meubles pompeux étaient voilés d’étoffes blanches. Les sympathies musulmanes s’affirmaient par d’innombrables visites. Dans la salle des hôtes féminins, plusieurs femmes avaient déjà pris place sur d’étroits matelas et des coussins.
Dès l’entrée, Noura vit une superbe figure. C’était une femme vieille, hautaine et coquette dans le large étalement du pantalon turc. Sous un foulard de soie turquoise, ses cheveux teints de henna flambaient. On sentait qu’elle n’avait pas cessé d’être belle et admirée. Ses longs yeux verdâtres exprimaient une volupté fine, inachevée.
Seule, parmi le groupe, elle dédaigna les deux visiteuses d’une autre race. Son mépris ne se traduisait ni par mots ni par gestes, mais son regard reposait obstinément sur les colonnes de marbre noir de la cour. Il évitait les étrangères comme on évite une chose désagréable qu’il faut oublier puisqu’on ne peut la détruire.