— Voilà ! s’écrie la doctoresse. Pour que l’enfant ne trouble pas le sommeil maternel on lui donne des décoctions de pavot et, celui-ci devenant insuffisant à la longue, on use de l’opium. Cela d’ailleurs sans la moindre intention mauvaise. Je m’insurge et prêche contre la dangereuse pratique, faisant son procès devant les intéressées, mes confrères et tous ceux dont la bonne volonté veut l’amélioration des musulmans. Le procès ne doit-il pas être gagné ?

— Certes, répond Noura ; mais vous savez combien sont longues les généreuses campagnes.

Elle tressaille. Des mots saisis dans un bavardage la font pâlir. — Oureïda bent Derdour va mourir. —

Elle sort. La maison des Derdour est voisine. Elle heurte à peine, pousse la porte brusquement… L’amertume et l’ombre du deuil anticipé sont déjà dans ce logis.

Dès le seuil de l’appartement où la douleur des femmes est encore silencieuse, Noura ne voit que la marmoréenne figure d’Oureïda.


O « petite rose », pourquoi les jeunes corps sont-ils si débiles qu’ils ne peuvent porter longtemps le poids des âmes lourdes, trop lourdes de sucs nombreux, de parfums essentiels et graves ?

O « petite rose », si tu devais mourir parce que ton âme était comme une aile qui s’ouvre et s’élargit, prête à l’envol sacré, immense ; comme une large fleur épanouie dont les pétales vont essaimer ; comme le fruit mûr et savoureux qui se détache de l’arbre ; ô « petite rose », si tu devais en mourir, pourquoi n’avons-nous su te faire une âme légère, tranquille comme une aile fermée, fraîche comme une fleur à peine entr’ouverte, attachée à l’arbre comme le fruit vert ? Pourquoi n’as-tu pas possédé seulement l’âme de tes aïeules ?

Nous entendons un chant terrible et doux, le chant de la Mort en marche. Elle a préparé les sombres noces de ton printemps. Hélas ! hélas ! hélas ! qu’une saison est courte !… Si un monde s’évanouissait après une seule saison, l’Univers se révolterait. L’Univers se révolterait et les Dieux repentants, devant la juste colère des hommes, ranimeraient le monde.

O Dieux ! ceci est inique ; la fin d’un enfant. Pour nous, la vie de cet être était aussi vaste et précieuse que celle d’un monde : ranimez-le !…