— Es-tu folle ! Quelle part plus belle pourrait être accordée à une femme ?

— Ma pensée n’est pas ta pensée.

— Parce qu’elle n’est plus arabe. Ah ! cette Roumïa t’a fait du mal.

— Tais-toi ! Ta bouche est injuste. Noura m’a appris mon cœur et elle m’est chère comme mes yeux.

— Elle a mis la folie dans ta tête. Prends garde ! Le démon de l’esprit te tourmente !

Les grands yeux de kehoul et de poussière de soleil erraient sur les horizons retrouvés, sur des choses inchangées et pourtant différentes parce que ces yeux qui les considéraient n’avaient plus le regard de jadis. Si légèrement que ce fût, des lumières nouvelles avaient modifié leur manière de voir. Certes, Mouni était restée arabe ; mais elle n’était plus, rien qu’une Arabe. Le lac tranquille avait été troublé ; une liqueur étrangère se mêlait au goût de ses eaux.

La petite princesse revenue parmi ses sujets, d’abord prise aux puériles joies et aux câlineries du retour, avait connu trop de douceur et pas assez souffert ni perdu de jeunesse pour retomber toute, en une soif d’apaisement, au pouvoir du doux et latent fatalisme, de la soumission millénaire. Elle n’accepterait pas le sort et l’amour imposés. Elle prétendait être libre et son idéal avait une forme franque.

Et les terrasses se faisant désertes, elle parlait ardemment à la Soudanaise.

— Quand un grand feu brûlera ma poitrine ; quand il brûlera celui que j’aurai choisi ; quand toutes les chansons seront sur ma bouche ; quand j’irai vers un homme les bras tendus pour lui appartenir, c’est que cet homme n’appartiendra qu’à moi seule ; c’est que je serai seule à posséder son corps et son esprit ! Je ne veux pas être comme les femmes de ma race et de ma religion, les pauvres femmes qui partagent.

— C’est un chrétien que tu veux ?