— Lequel vaut le mieux du chant barbare et primitif, de la rhapsodie ou de la sonate ? Laquelle vaut le mieux de la tradition, de votre doctrine ou de la mienne ? Il se peut que toutes trois aient tort, soient dangereuses. Il se peut qu’ils aient humainement et doucement raison, que seuls ils aboutissent, les zèles plus simples voués au rapprochement et au relèvement de la femme indigène, par le travail des doigts plus que de l’esprit, les zèles pareils à ceux de notre amie, et celui de ces religieuses qui, elles, sont les médecins des corps malades en même temps que les éducatrices des petites mains. Elles témoignent du dévouement, de l’honneur et de la pureté de la France féminine chez un peuple instruit de nos moindres péchés ; un respect les environne qui rejaillit sur nous tous.

Le jeune homme prend fraternellement le bras de la jeune fille.

— Noura, êtes-vous si désolée que vous renonciez à poursuivre votre rêve, que vous laissiez attenter à son intégrité ?

Noura livre ses yeux à l’affectueux regard du Mahdi.

— Secourez-moi. Je croyais ne jamais faiblir. Je croyais avoir mieux qu’un pauvre cœur de femme ; il a été fort contre l’hostilité, fort contre l’amour ; mais il est atteint dans ses fibres maternelles par la mort, la séparation ; et le voici faible… Dans mes jours d’activité, j’ai dit à mes ouailles nonchalantes : « Evoluez ». Des jours sont venus où j’ai douté de la bonté de ma cause. Toujours j’ai dompté la défaillance ; aujourd’hui je suis impuissante à me reprendre seule.

Elle regarde éperdument au-delà de l’horizon, des sommets bleus, légers dans l’éloignement, comme si elle pouvait voir la steppe au sud du Djebel-Amour…

— Hélas ! qui me dira où se trouve la vérité ? Nous sommes des esprits sans repos. Nous vibrons jusqu’à la douleur. Nous souffrons jusqu’à la volupté. Nous appartenons au vertige de cette vie contemporaine, accélérée, où tout s’ébauche et rien ne s’achève. Nous aimons et nous haïssons si vite que souvent nous savons à peine pourquoi. Nous allons, fébriles, dans un vouloir forcené, vers des buts surélevés et durs. Cependant, au fond des gynécées musulmans des femmes vivent d’instinct, de simple labeur physique et de contemplation. Elles n’ont ni ferveurs cruelles, ni doutes angoissants. Elles disent leurs cinq prières rituelles sans chercher à définir le sens exact de la prière, pas plus que le paradis où « leur âme montera…[47] » Notre race crie en nous ; la leur psalmodie en elles. Leur destinée coule dans une longue somnolence ; la nôtre se précipite en veille trépidante, en effort incessamment renouvelé…

[47] Expression arabe, pour « rendre le souffle, mourir. »

— … jamais stérile, interrompt le brun Mahdi. Je n’aime pas vous entendre parler comme Claude Hervis, chère Noura. Rien n’est stérile. La pierre même enfante la poussière et la poussière est pleine de germes vivants. La vérité, c’est de veiller, d’agir, d’apprendre. A ceux qui savent le devoir d’instruire l’ignorance. Cela, avec une sage habileté, sans ambition ni parti-pris, en examinant la valeur des caractères et leur possibilité d’évolution. C’est un peu ce que vous avez fait, Noura, et moins que ce que vous vouliez faire. Je veux, moi, avec l’appui du Gouvernement, étendre jusqu’aux frontières de ce pays l’influence que vous étiez obligée de restreindre à un cercle étroit qui la rendait inefficace. Nul ne sera condamné à la totalité de la science. De celle que nous mettrons à sa portée, chacun prendra ce qui conviendra le mieux à son tempérament, au développement de ses facultés propres. Le maître n’imposera pas la vocation de ses élèves ; il leur donnera le moyen d’établir des parallèles, de comparer, de juger, d’appliquer nos procédés pratiques à la vie pratique, de choisir et de parvenir. Nous nous garderons de faire des déclassés ou des déracinés ; nous ne toucherons pas aux voiles ni aux turbans, ni à l’essence même des individus. Nous nous contenterons de placer des flambeaux dans les ténèbres, sans vouloir prétendre obliger les éclairés à les porter ou à entretenir la flamme ; il nous suffira qu’ils sachent l’utiliser.

Sa voix tranquille et ferme pénètre Noura d’un chaud réconfort. Des certitudes angoissées, moribondes, se reprennent à vivre devant cette affirmation que ce dont elles se nourrirent n’était pas qu’une utopie, que d’autres possèdent la volonté d’un rêve égal en dévouement social, en esprit français, à peine différent de manière. Aujourd’hui, Noura n’oserait plus discuter l’idéal du Mahdi. Elle écoute avidement et lui s’anime de la sentir offerte à la persuasion de sa parole.