Dans l’assemblée, la Mâlema retrouve ses brebis éparses, les convie à revenir au bercail et souffre de les sentir sans enthousiasme, sans souvenir presque et sans gratitude. Pourtant elles promettent.

— Nous irons ou nous t’enverrons nos sœurs les petites.

— Moi je n’ai pas de sœur, dit Tounece, une cousine de Zleïra la Turque ; mais je n’entendrai plus les leçons, ô Mâlema. Je te le confie ; je préfère oublier les choses chrétiennes. Elles ne sont pas bonnes pour nous. Elles ne nous donnent rien et fatiguent inutilement notre esprit. Elles sont mauvaises aussi. Vois la Fafann qui s’habillait à la française et gagnait sa vie en brodant, comme sa grand-mère en faisant le kouskous dans les maisons riches.

— Eh ! bien ?

— Elle reçoit les coups de son amant, un chrétien qu’elle devait épouser et qui ne veut pas. Un jour, il la jettera dans la rue ; qui la ramassera ?

Et vindicative :

— Je croyais les chrétiens sans injustice, pareils à toi. Je les croyais sans brutalité et je pensais : « Ils peuvent nous dédaigner. » Mais quand Fafann parle, je me révolte et je cracherais au visage du dernier des Roumis, si, devant moi, il osait dire : « C’est un Arabe, » — comme on dit : — « C’est un porc ». —

Noura abandonna Tounece pour s’asseoir près de Louïz, la mère pâlie et souriante du petit enfant venu au monde il y a huit jours.

Les femmes forment un cercle. L’enfant est sur les genoux d’une matrone qui défait ses langes. La Bent Fraîchichi, la vieille barde, a savamment préparé en pâte épaisse du henna imprégné de vinaigre.

La matrone met une emplâtre de henna sur la tête molle du petit dont la figure ratatinée grimace ; la tête est couverte d’un capuchon de toile. Les mains et les pieds plâtrés de même, disparaissent sous l’enroulement de nombreuses bandelettes et, pendant plusieurs jours, l’enfant sera immobilisé, telle une momie informe, dans les langes étroitement serrés. Quand ses petits membres en sortiront enfin, ils seront si violemment rouges qu’on les croira trempés dans le sang.