Les gourbis étaient peu éloignés de la koubba.

Irrésistiblement par ce chemin, sous les mêmes arbres où Mouni avait avoué son amour, où Noura avait frémi d’une blessure multiple atteignant toutes ses tendresses, le souvenir de Claude Hervis assaillait la jeune fille. Elle revoyait la tête pensive, le bleu transparent et rêveur des yeux. Elle retrouvait les sensations de leur première rencontre, sensations réciproques, malgré les paroles différentes, première sympathie silencieusement échangée, comme il arrive entre les êtres qui doivent s’aimer d’amour ou d’amitié. Aujourd’hui, Noura doutait de la sincérité de cet amour qu’elle avait eu pour l’artiste. Elle pensait qu’elle s’était laissée prendre à l’excitant de la contradiction, au charme des gestes pareils à d’imprécises caresses, à l’enveloppement du désir inexprimé, d’une attention de tous les instants. Et Noura qui ne songeait qu’aux autres, sans répit, avait trouvé doux qu’on songeât à elle… Puis, la folie d’une minute, cette provocation du destin… Noura voyait à l’idole des pieds d’argile ; elle se sentait déchue dans sa ferveur qui ne voulait se prosterner que devant un idéal intègre. Et elle chassait l’idole, et elle étouffait la ferveur.

Il en était résulté en partie la dure épreuve en Mouni, comme une vengeance indirecte du dieu qui se sentait renié. Un reflet de fatalisme effleurant Noura, elle concluait qu’une prénotion des choses l’avait préservée d’une adoration trop profonde pour ce dieu banni de qui un malheur devait naître. C’est pourquoi en sa volonté absolue, son âme exclusive, cabrée contre les compromis, elle avait pu cesser d’aimer.

Le souvenir du Mahdi succéda à celui de Claude. Elle perçut à nouveau le grand esprit de sensibilité qui les avait rapprochés, mettant autant d’éloquence dans leurs silences que dans leurs mots, sous les cyprès. Ils se sentaient unis d’avoir chacun leur but et leurs convictions hors du banal de la vie facile.

Claude Hervis avait pris Mouni ; le Mahdi avait promis de la rendre. Et Noura tendait les bras vers ce messager de bonheur qu’elle espérait…


La petite Mâlema atteint le gourbi de Djénèt. Elle s’effare de voir le visage lacéré de la mère de Touhami.

— Rabbi ! Rabbi ![48] dit la vieille femme. C’est toi, ô Mâlema, et Djénèt est morte. Ce matin mon fils Touhami l’a mise sur une charrette ; il l’a emportée dans la plaine à Bordj-S’mara où sont nos tombeaux.

[48] Mon Dieu !

Noura frissonne, les doigts crispés contre le chaume. Afsïa, la belle-sœur de Djénèt, et une jeune femme aux traits enfantins l’attirent près d’elles.