— Pourquoi n’est-elle pas morte, dit Noura d’une voix lointaine.
Elle ferme les yeux et son visage est torturé par une inexplicable souffrance.
Le Mahdi garde dans les siennes les mains froides.
— Écoutez, Noura chère, et soyez consolée si quelque chose peut consoler votre affliction. J’ai dû aller jusqu’à la zmala. Mouni était déjà descendue vers les Oasis de l’Oued-R’hir avec son mari. La Soudanaise qui lui servit de mère et Bou-Halim m’ont affirmé qu’elle s’était mariée dans la joie. Comme je m’étonnais qu’elle ne vous eût pas écrit, son père m’a dit qu’elle devait l’avoir fait, mais que les courriers ont pu se perdre. C’est possible. — « Elle n’a rien oublié de l’affection ni des soins de Noura Le Gall, a-t-il prononcé. Tu diras à la Mâlema que ma reconnaissance et mon amitié sont sur elle. » — Suis-je arrivé trop tard ou Mouni a-t-elle simplement suivi, sans regret, sans hésitation, son goût et sa destinée ? Cette dernière conclusion est celle de notre amie. Les Grandes Tentes vantent la félicité de votre enfant et le caractère de son époux.
Un gémissement profond ébranle Noura.
— Mon enfant est perdue…
— Non, Noura. Gardons cette espérance que Mouni, à peine reprise momentanément par un mirage, restera ce que vous l’avez faite, usera de sa séduction doublée de votre intelligence et nous amènera son époux. J’aime à songer qu’elle peut un jour frapper à votre porte…
Noura se redresse et ses prunelles désespérées fixent sans rien voir. Une recrudescence de fièvre heurte ses tempes.
Elle parle avec l’accent du délire.
— Voici ce que j’ai fait… Il y avait de lentes et jolies chenilles aux belles couleurs. Je voulais qu’elles devinssent papillons. Savais-je ce que souffre la chrysalide !… Elle souffre ; on ne se transforme pas sans souffrance… Et tous les papillons ne ressemblent pas à leur chenille. Ce petit gris sans charme est le triste perfectionnement de celle qui rampait avec les nuances d’une fleur tropicale… D’ailleurs le sort des papillons est de vivre peu. Ils se souviennent d’avoir rampé et le vertige de leur vol les tue…