— Voici l’histoire, depuis un soir plus beau que celui-ci. Le baiser était allé jusqu’à mon cœur. J’ai caché mon secret à Noura, longtemps. Longtemps j’ai attendu le retour. Puis j’ai cru à la parole d’un derouïche et j’ai méprisé votre faiblesse qui ne savait pas fixer le choix de son amour. Vous préfériez Noura peut-être et je vous détestai d’avoir menti en vous penchant sur moi. Mon frère est venu ; c’était écrit ; je suis retournée à la zmala. On m’y a gardée prisonnière. On m’a donnée liée et brisée à Ferhat El Hadj. Il m’emmène chez lui et nous passons la nuit ici, dans la dune.
Il écoutait l’explication, violemment atteint par l’évidence de ces choses jadis pressenties et redoutées pour Noura, pour Mouni.
— Tu es mariée…
Elle crut discerner un reproche dans l’intonation et se révolta.
— Je suis mariée, oui, par ta faute. Tout est de ta faute, tout ! Oh ! qui dira jamais le mal que tu nous as fait, à Noura et à moi ! Tu nous as séparées. J’ai été livrée aux larmes et à la colère, à l’affreuse obéissance sous la force, le silence, la réprobation, la malédiction même. Je portais le souvenir de mes affections et de ta caresse comme une souillure que tous les gens de la zmala voyaient et dont ils me faisaient honte, semblait-il. Pourtant, je ne pouvais me délivrer de ce souvenir. Ma famille m’injuriait. Un jour, je me demandais pourquoi j’étais née parmi les Bédouins puisque je devais avoir des sentiments français. Le lendemain je haïssais toute la France dont les leçons m’avaient changée. Dans la tente amoureuse, je soupirai d’amour à cause de mon sang, et je sentais l’amour impossible à cause de ma pensée. C’était une manière de mourir tous les jours…
Elle s’interrompit haletante.
Au-delà des mots, le navrement de Claude percevait le drame moral et physique. Mouni était demeurée, inévitablement, tout une Arabe voluptueuse et instinctive, et l’empreinte du doigt de l’Europe avait été assez profonde pour détruire la faculté de jouir complètement dans le libre instinct et la volupté facile. De l’enseignement reçu, elle avait surtout retenu le triste don de forger la chimère persistante, de souhaiter saisir l’insaisissable et, en espérant la réalisation du souhait, de se révolter contre les jouissances plus pauvres et plus rudes. Elle avait su souffrir les sensations plus aiguës, par tous ses sens affinés, et elle avait désappris la soumission primitive. Le mal pressenti par Claude devant l’effort de Noura était un fait accompli.
Mouni reprenait impétueuse :
— Une fois, je jetais mes bracelets, je déchirais ma melahfa, je demandais une robe française. On ricanait ou on priait avec des sorcelleries pour chasser le démon qui me persécutait. Alors j’avais peur. Je connaissais les sortilèges, les uns étaient sans pouvoir, mais d’autres réussissaient. S’ils ne me donnaient pas le bonheur pour mon âme d’aujourd’hui, ils me rendraient mon âme d’autrefois. Je redevenais une petite fille, une musulmane pieuse et tranquille. Je baisais les chapelets et des sources fraîches coulaient en moi. Mais l’amour et le souvenir me mordaient encore. Les lèvres arabes, les étreintes dont parlaient les femmes me faisaient horreur. Je criais et je sanglotais de vouloir et d’appeler en vain. J’ordonnais aux enfants de m’avertir quand un chrétien passerait par les sentiers. Je serais partie avec n’importe quel étranger. J’aurais su l’aimer. Mais on se méfiait et les enfants ne me disaient rien. Ferhat est passé… J’ai été à lui dans l’indifférence ; je n’ai pas pu le haïr.
De ses deux mains elle pressa sa gorge battante.