— Claude Hervis, si tu avais su mieux vouloir ! Maintenant, il faut que tu consoles le chagrin. Louange à Dieu qui te fit habiter sur le chemin du pays de Ferhat. Je ne suis plus la « petite fille », souviens-toi ; je sais. Prends-moi ! Prends-moi ! Parce que tu m’avais abandonnée, des brigands m’ont prise ; toi, sauve-moi des brigands !
Elle le tutoyait, vibrante de colère, d’amour, de crainte et d’espérance.
Une minute peut contenir toute l’angoisse, toute la pitié, toute l’impuissance d’un être… Les contractions et les secousses du cœur de Claude Hervis s’étaient harmonisées, aux phrases de cette enfant en qui s’exaspéraient les regrets, le dégoût, la surexcitation qu’il prévoyait quand il opposait ses craintes à l’optimisme de la petite Mâlema. Et Mouni exaltée comme une Européenne, ardente comme l’Orient, ignorant la rigueur des actes accomplis et de leurs conséquences, créature de caprice et de passion ataviques, de juvénile inconscience, de liberté et de volonté apprises, Mouni voulait simplement un enlèvement et l’amour de Claude. Or, clairement, l’artiste sentait cet amour impossible et concevait la folie que serait cet enlèvement de la femme de Ferhat ; car Ferhat revendiquerait ses droits, aurait raison, et une possession vindicative, le martyre ou la mort serait le châtiment de la rebelle.
La destinée ouvrait les yeux de Claude et mettait en lui la sagesse.
Inquiète du silence du sculpteur, Mouni disait :
— Ta surprise est-elle si grande que tu ne puisses me répondre ?
Elle s’exprima soudain dans sa langue arabe et ce fut son chant d’amoureuse.
— O mon ami, parfum de ma poitrine, je t’aime à cause de tant de choses ! Quand mes yeux ont vu la vie, je t’ai vu. On dit que tes cheveux sont gris ; est-ce vrai ? Tes lèvres sont si jeunes que les miennes les rencontrèrent avec délices. Je te porte en moi comme une mère porte l’enfant. J’ai crié ton nom la nuit ; j’ai crié ton nom le jour. Ton fantôme a dormi près de moi… Si ma gorge s’ouvrait comme un livre sacré où sont des mots plus terribles que le tonnerre, et plus doux que le miel et plus embaumés que la rose de Tunis, si ma gorge s’ouvrait tu pourrais lire et tu tremblerais de bonheur. Si mes yeux étaient des étoiles, ils se détacheraient comme tombés du firmament dans tes mains, à cause de tes yeux qui les rendent fous.
— Tais-toi, Mouni, tais-toi.
— Ton souffle m’enveloppe comme un grand vent. Tu croyais : — « La petite fille ignore l’amour. Ses désirs naissent et passent comme la fraîcheur du matin. » — Le soleil s’est levé dans le matin ; il a brillé sans répit ; à l’heure de midi, il éblouissait la terre de son ardeur et le soir, il brûlait comme l’incendie… Le soleil qui s’est levé dans mon cœur me brûle, et je t’aime !