— Je ne comprends pas cela. Ai-je menti ? Je ne volais rien ; Noura m’avait dit qu’elle n’aimait pas. Toi, tu nous aimais toutes les deux. Tu devais choisir l’une ou l’autre. J’ai voulu que ce soit moi. Est-il nécessaire de dire toutes ses pensées, de les livrer à chaque question ? J’écoute mon cœur où bruit mon désir ; quand il veut parler mes lèvres s’ouvrent ; s’il veut se taire, elles restent closes ou prononcent des mots qui ne le touchent pas. Je n’ai rien fait de mal. Ma tendresse pour Noura est entière et si Noura souffre, c’est moins que moi ; elle est libre.

Un sentiment complexe bouleverse Claude Hervis. Il voudrait saisir Mouni dans ses bras, la bercer, la consoler, l’endormir comme un père son enfant !… Et il redoute de respirer le parfum d’ambre et de lentisque de la petite princesse, la captive aux nœuds douloureux qu’il ne peut pas délier.

— Mouni, Mouni, vous êtes révoltée contre le sort imposé et je ne puis vous y soustraire. Il y a une effroyable fatalité dans toute cette pénible aventure. Elle nous écrase ; nous en sommes torturés… Mouni, chère petite victime du mektoub et de votre sang arabe empoisonné par le goût de la civilisation, ô Mouni, retrouvez votre raison. Vous guérirez du poison. Vous n’avez pu haïr votre mari, vous l’aimerez ; vous l’aimerez dans vos fils et vous deviendrez vieille et sereine dans la quiétude retrouvée…

Mouni s’est redressée. Elle recule. Ses yeux s’emplissent de rancune et de déception. Cet homme va lui devenir subitement odieux qui répond à son cri éperdu par ces mots de froide et vaine espérance. Injustice et lâcheté ! Sont-ils tous ainsi ceux de France ?

Elle dit avec un inexprimable mépris :

— Comme tu as peur d’être bon et juste, tu n’oses même pas me tutoyer.

— Ah ! exclame Claude, je veux calmer ta tête et tu te refuses à comprendre. Tu veux que je t’emporte ? Viens ! Tout à l’heure ton mari fouillera l’oasis et il t’égorgera chez moi.

— Tu me défendras. Tu le tueras ; tu tueras ceux qui seront avec lui. Et si tu meurs et si je meurs, qu’importe ! Je ressemble à mes grand’mères nomades qui mentent, trahissent et se donnent autant pour l’amour que pour le frisson de savoir le poignard qui guette et qui les trouvera dans un enlacement. Oui, vraiment, je leur ressemble et cela vaut mieux !… Prends-moi !

La voix de Mouni siffle. Son corps mince grandit, les bras tendus.

Mais le sculpteur ne bouge pas. Une force invisible et fatale ploie sa haute taille.