« Avant de risquer mon premier geste d’éducatrice, et pour arriver à être « comprise », j’ai voulu d’abord « comprendre » ce monde d’hier. Sa réalité m’a surprise et son recul devant ma pensée à peine énoncée. Les paupières de celles que je voulais pour mes premières élèves se sont soulevées sur des yeux aveugles devant l’horizon indiqué. Je me suis heurtée à l’absurdité, à l’ironie discrète ; souvent à une inattendue logique ou à cette inertie qui me paraît être une forme gracieuse de l’incompréhension voulue sinon de l’hostilité.

« Claude Hervis se réjouira de l’insuccès de cette tentative ; mais je prendrai ma revanche.

« Je vous citerai quelques-unes des réflexions saisies ou provoquées. Vous jugerez. Celle-ci, de Reïra, la femme de Si Laïd : — « Je n’aime pas mon mari, mais je suis fière d’être à lui, soumise à son caprice même injuste, parce qu’il est le plus beau et le plus généreux parmi les hommes des tentes. » — Ce qui ne l’empêche pas de le tromper avec une légion d’amants. Les Soudanaises aident l’adultère. Sur un reproche discret que je fis, elle justifia ainsi sa conduite : — « La femme a été créée pour l’Amour. Il lui est permis d’être la joie de plusieurs, pourvu qu’elle ne refuse rien au désir de son mari. » — A ce métier, Reïra gagne des bijoux et de l’argent qu’elle dit tenir de sa famille.

« Les seize ou dix-huit ans de Reïra sont déjà trop vieux pour être convaincus qu’il y a mieux à faire en la vie. Trop vieille aussi Ferfouri qui me répond : — « Tu veux te donner tant de peine pour nous ! Ne peux-tu nous laisser dans notre esprit ? Tel qu’il est nous l’aimons. Et pourquoi la chèvre des champs d’alfa souhaiterait-elle d’autres champs ? Qui sait si les herbes y seraient meilleures. Toi tu affirmes sans connaître notre pâturage. » —

« Et les autres dans un sens différent : — « Devenir semblables à toi, à tes sœurs, c’est commencer par s’habiller de choses laides, perdre le goût de l’or et de la soie, nous confondre avec des gens de petite naissance. » —

« J’essayai de défendre notre uniforme. Elles me montrèrent ma tante qui porte le costume de son peuple pour plaire à son père.

— « Vois combien Lella Fatime est plus belle et plus noble ainsi ! »

« Je n’insiste pas près de celles-là ; mais j’ai confiance en la génération jeune et je m’attache à déchiffrer et à capter le cœur de Mouni, cette petite sœur de ma tante… »


Noura interrompit sa lettre ; l’élégante silhouette de Si Laïd s’encadrait au seuil d’une porte.