— Voici, songeait alors Noura, ces citadines commencent vraiment à se rapprocher de notre Europe. Leur mentalité s’avive. Elles sont capables d’éprouver un désenchantement. Il y a perfectionnement du moment que la délicatesse est froissée, le cœur atteint par une déception.
Mais les paroles d’Aziza Dherif renversent l’échafaudage des subtiles déductions. Elles surprennent la jeune fille. Fatma est allée vivre quinze jours chez son mari, pourquoi ? A-t-il répudié ses autres femmes et veut-il se remarier avec la première ?
Elle écoute Aziza dont l’accent fait entendre que toutes les femmes en somme peuvent partager les sentiments de Fatma.
— Maintenant que la loi l’a rendue maîtresse de son corps en supprimant les droits de son mari, Fatma trouve agréable l’amour de ce mari. C’est parce qu’elle le choisit quand il lui plaît, et c’est parce que cela met en fureur les deux épouses légitimes, témoins des prédilections de leur maître pour l’amoureuse libre, qui part ou revient à sa fantaisie.
Les leçons suivies de Noura n’avaient lieu que le matin. L’après-midi, les enfants étaient libres de venir ou de rester chez leurs parents suivant leurs goûts et leurs occupations. Parfois, les mères les accompagnaient. La maison de la Mâlema devenait un lieu de réunion.
Noura disait en arabe des fables de La Fontaine que les petites filles répétaient avec Mouni. Ou bien Lella Fatime étant au piano, Noura entraînait ses ouailles en chantant une ronde populaire du pays français, et les petites voix gazouillaient :
Il pleut, il pleut berzère…
La mélodie facile apprivoisait les oreilles à d’autres sons que ceux des sauvages tympanons.