« Je suis animée d’un chauvinisme trop profond pour prêter mon concours à cette renaissance. Je ne veux pas que ma France éblouie, submergée par la grande marée de l’Orient sur l’Occident, finisse comme une algue saisie par le remous des vagues ou comme un papillon tenté par la flamme. Je ne veux pas qu’on lui prenne ses fils et ses filles ; je prétends au contraire lui donner d’autres enfants.
« Certes la tâche est longue et ardue. Si je n’ai pas le temps de la finir, d’autres l’achèveront. J’aurai préparé la voie, vaincu les premières difficultés. Et les années de contact agissent peu à peu. L’Islam des villes n’est plus l’inviolé, dans la bourgeoisie surtout. Les hommes, employés d’administrations, avides de gains et de faveurs honorifiques, les fils au collège, font que des égratignures atteignent le masque impassible et séculaire incrusté dans la chair musulmane. — Cette classe moyenne est moins aheurtée aux superstitions, aux préjugés de caste et de race que la plèbe ignorante, le sang bleu orgueilleux. Celles qui résistent davantage, ce sont les femmes, en raison même de la facilité relative avec laquelle l’élément masculin accepte l’Europe. Elles se constituent les gardiennes vigilantes de la tradition au foyer.
« A l’exception de quelques portefaix Kabyles et de tirailleurs désapprouvés par leurs parents, le peuple reste intact parce que sans désir, capable d’exister en dépit des plus mauvaises, des plus absurdes conditions d’existence.
« Et l’aristocratie n’est pas atteinte parce que sans vouloir rien expliquer ni discuter, elle se mure dans sa fierté féodale. Elle juge de son devoir et considère comme une question vitale de perpétuer les choses anciennes. Elle se méfie et dissimule, évitant la moindre atteinte à l’immémoriale coutume. Si par nécessité matérielle, un de ses membres entretient quelque commerce avec les Roumis, à cause de cette concession faite au besoin d’argent pour pouvoir un peu des gestes fastueux des ancêtres, les lois d’austère observance redoublent en ce qui concerne le gynécée.
« Puis, je le vois aussi, il y a la peur très grande du « qu’en dira-t-on ». Beaucoup de mes petites enfants se troublent si je leur parle ma langue dans une réunion toute musulmane. Elles supplient : — « Tais-toi, tais-toi. Celles qui nous écoutent ne comprennent pas le français ; elles croiraient que nous disons des choses défendues et cela nous ferait tort. » — Et cette crainte est la barrière dressée contre la liberté de toute innovation, de toute atteinte aux choses admises depuis toujours. Les esprits sont imbus des règles d’une bienséance ancestrale. Le « ce qui se fait » et « ce qui ne se fait pas » sont épluchés, commentés sans répit. On reçoit un eunuque de mœurs dissolues ; on n’autorise pas sa fille à converser publiquement dans une langue étrangère. Cette forme des convenances diffère essentiellement de celle qui nous fut indiquée ; et c’est l’invisible main qui, après un mouvement confiant pour le soulever, serre plus étroitement le voile sur un visage obstiné.
« Mais j’élargirai tant la déchirure commencée que le voile tombera… »
Les portes du gynécée aveuglées d’épais haïks, et, dans l’atrium mauresque, des musiciens menant leur vacarme en l’honneur des mariés, des parents et des hôtes.
Des flambeaux de cire fondent sur les palmes et les fleurs.
Quelques élégantes et les hauts fonctionnaires de la ville, conviés à ce dernier jour des noces de Richa et de Saïd ben Hamzi, sont confinés dans le patio où fleurissent des jasmins et des orangers. Là, les lumières sont plus vives et des lanternes vénitiennes s’accrochent aux branches. Un buffet abondant étale, près des pâtisseries orientales, des confitures et des bonbons turcs, les capuchons dorés des crus mousseux.