— Comme les Roumis ont faim ce soir…
La petite Mâlema eut à souffrir de l’esprit mesquin, de la turpitude de certaines gens qui sont là, de ceux qui font la vie sottement orgueilleuse, déprimante et disqualifiée, pharisienne ou cyniquement hypocrite.
Dès les premières démarches de Noura, une société peu intelligente, étroite de cœur, non sans reproche mais sans scrupules en beaucoup de gestes répréhensibles, avait aiguisé bec et ongles sur la nouvelle venue. La plupart glosaient sans bien savoir pourquoi. Le reste désapprouvait et condamnait sans comprendre. Les cervelles féminines ne concevaient pas le vœu de cette créature indépendante qui n’avait pas vingt-cinq ans et vouait sa jeunesse à un apostolat imprévu. Les cerveaux masculins en mal de renommée et de jalousie l’accusaient de vouloir faire parler d’elle. D’abord, Noura les crut foncièrement méchants, puis, chez le grand nombre des deux sexes, elle constata surtout beaucoup de vanité stupide, l’absence de toute distinction naturelle et de bonne éducation. Cela fit qu’elle eut de la pitié sans rancune envers ses commentateurs. Seulement, elle défendit sa porte contre les insidieuses curiosités. Cette réserve fut blâmée, soupçonnée. Elle ne s’en soucia point, étant de ces superbes imprudentes qui joignent à la raideur des jeunes et absolues loyautés, l’indifférence pour tout ce qui n’est pas leur beau rêve, leur vibrant enthousiasme et la joie de leur effort. Elle pardonna la calomnie parce que quelques justes compréhensifs la dédommagèrent par de discrets hommages de sympathie et d’estime, et elle dédaigna la sottise.
Parmi des facies équivoques, ce soir, Noura reconnaît encore le citoyen-poète Literas, un journaleux jadis journaliste. Sur l’œuvre de Noura Le Gall, il s’était permis de jouer lourdement, dans les colonnes de sa feuille absurde. A le voir de si près, la Mâlema trouvait la figure blonde, antipathique et vulgaire de ce petit homme comme prédestinée à la gifle et à la cravache qui châtient. Le citoyen-poète Literas était une sorte de vulgaire insolent et de raté fielleux.
Des propos s’échangent entre les vieilles qui connaissent la chronique scandaleuse de la cité chrétienne et musulmane et sont friandes d’aventures.
— Vois cette gazelle, ô Khoudja, ses enfants ne sont pas de la couleur de son mari.
— Et son amie, je sais où elle va pour l’argent dont le sien profite.
Une petite voix au charme inexprimable parle à Noura tandis que le geste de Mouni désigne tour à tour les Arabes et la foule du patio.
— O Noura, combien tu es rare ! Tu ne ressembles pas à ces femmes et tu ne ressembles pas à celles-là. C’est à toi que je veux ressembler, ô Noura.
La Mâlema étreint sa petite conquête ne supposant pas qu’une adorable bouche encore enfantine puisse ne pas dire toute la vérité. Un désir trouble possède Mouni ; elle voudrait ce soir le sort de Richa, et pour échapper au blâme intérieur de son éducation nouvelle, — dont elle exagère l’expression en proportion de son désir, — elle joue ingénuement avec les mots menteurs qui enlacent et dissimulent.